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«Frankenstein; or, The Modern Prometheus» in francese

Frankenstein ou le Prométhée moderne

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⏰ Tempo di lettura 13 ore 30 minuti
💡 Pubblicato1818
🌏 Lingua originale Inglese
📌 Tipo Romanzi
📌 Generi Psicologico, Fantastico, Filosofico

Frankenstein; or, The Modern Prometheus: leggi il libro in francese.

PRÉFACE

Le fait sur lequel repose cette fiction, n'a point paru impossible au docteur Darwin, et à quelques-uns des Écrivains physiologiques de l'Allemagne. Je ne veux pas laisser croire que je suis porté à y ajouter sérieusement foi. Cependant, en le prenant pour base d'un ouvrage d'imagination, je n'ai pas voulu simplement offrir une suite d'histoires effrayantes et surnaturelles. L'événement dont dépend l'intérêt de cette histoire, sans présenter aucun des défauts d'un pur conte de spectres ou d'enchantements, se recommande par la nouveauté des situations qui y sont développées; et, malgré l'impossibilité du fait matériel, retrace à l'imagination les passions humaines, d'un point de vue plus étendu et plus élevé que ceux où l'on peut se placer dans le cours ordinaire de la vie.
Ainsi, j'ai essayé de conserver la vérité des principes élémentaires de la nature humaine, tandis que je ne me suis pas fait scrupule d'innover dans leurs combinaisons. Homère, dans l'Iliade; les Poètes tragiques de la Grèce; Shakespeare, dans la Tempête et le Songe au milieu d'une nuit d'été; et plus particulièrement Milton, dans le Paradis perdu, se conforment à cette règle; et le plus modeste nouvelliste, qui cherche à plaire ou à s'amuser par son travail, peut, sans présomption, appliquer à ce qu'il raconte, une licence ou plutôt une règle de l'adoption de laquelle sont résulté tant de combinaisons profondes des sentiments humains dans les chefs-d'œuvre les plus sublimes de la poésie.
La circonstance sur laquelle mon histoire est fondée, m'a été suggérée par hasard dans une conversation. Elle fut commencée en partie comme source d'amusement, et en partie comme moyen d'exercer les facultés négligées de l'esprit. D'autres motifs s'y sont mêlés, à mesure que le travail avançait. Je ne suis nullement indifférent aux sensations morales dont sera affecté le lecteur sur les sentiments et les caractères qui y sont tracés; cependant mon premier soin s'est borné à éviter l'effet énervant que produisent les romans du jour, et à montrer le charme des affections domestiques ainsi que l'excellence de la vertu universelle. Les opinions, produites naturellement d'après le caractère et la position du héros, ne doivent pas être considérées comme le fruit de ma conviction personnelle; et rien de ce qui est contenu dans cet ouvrage, ne doit être regardé comme portant attaque à quelque doctrine philosophique, de quelque genre que ce soit.
Un autre motif, qui ajoute à l'intérêt de l'auteur, c'est que cette histoire a été commencée dans le pays majestueux où se passe la plus grande partie de l'action, et dans une société qu'il ne peut cesser de regretter.
Je passai l'été de 1816 dans les environs de Genève. La saison était froide et pluvieuse: nous nous réunissions le soir autour d'un foyer, et nous nous amusions à lire, de temps en temps, quelques histoires allemandes d'êtres surnaturels, que le hasard faisait tomber entre nos mains. Ces contes nous donnaient un vif désir de les imiter. Nous convînmes avec deux de mes amis (dont l'un composa un roman qui ferait plus de plaisir au Public que je ne puis l'espérer pour moi-même), d'écrire chacun une histoire fondée sur quelqu'aventure extraordinaire.
Cependant le temps devint beau tout-à-coup, et mes deux amis me quittèrent pour faire un voyage dans les Alpes. Ils perdirent, au milieu des scènes magnifiques que présentent ces montagnes, tout souvenir de nos visions spirituelles. Le Roman suivant est le seul qui ait été achevé.

FRANKENSTEIN OU LE PROMÉTHÉE MODERNE.

LETTRE Ièreère

À MADAME SAVILIE, EN ANGLETERRE.

Saint-Pétersbourg, 11 décembre 17—
«Vous serez bien aise d'apprendre qu'aucun malheur n'a troublé le commencement d'une entreprise que vous avez envisagée avec de funestes pressentiments. Je suis arrivé ici hier, et mon premier devoir est d'informer ma chère sœur que ma santé est bonne, et ma confiance plus grande dans le succès de mon entreprise.
»Je suis déjà loin au nord de Londres; et, quand je me promène dans les rues de Saint-Pétersbourg, je sens se jouer sur mes joues la brise froide du nord qui me resserre les nerfs et me remplit de volupté. Comprenez-vous cette sensation? Cette brise, qui est venue des régions à travers lesquelles je m'avance, me donne un avant-goût de ces climats glacés. Inspiré par ce vent précurseur, je sens que mes idées deviennent plus ardentes et plus vives. Je m'efforce en vain de me persuader que le pôle est le siège de la glace et de la désolation, il se présente toujours à mon imagination comme le pays de la beauté et du plaisir. Là, Marguerite, le soleil est toujours visible; son large disque borde presque l'horizon, et répand un éclat perpétuel. De là (car, avec votre permission, ma sœur, j'aurai quelque confiance dans les navigateurs qui m'ont précédé), de là, dis-je, la neige et la glace sont bannies; et, naviguant sur une mer calme, on peut être transporté dans une terre qui surpasse en prodiges et en beauté tous les pays jusqu'ici découverts sur le monde habitable. Ses productions et ses traits peuvent être sans exemple, comme les phénomènes des corps célestes le sont, sans doute, dans ces solitudes inconnues. Que ne peut-on pas espérer dans un pays où brille une lumière éternelle? J'y découvre la puissance étonnante qui attire l'aiguille; et je puis fixer une foule d'observations célestes qui n'ont besoin que de ce voyage pour rendre invariables leurs excentricités apparentes. Je rassasierai mon ardente curiosité, en voyant une partie du monde qui n'a jamais été visitée avant moi, et je puis fouler une terre qui n'a jamais été pressée par les pieds d'un mortel. Voilà ce qui m'attire, et cela me suffit pour bannir toute crainte du danger ou de la mort, et m'encourager à commencer ce pénible voyage avec la joie qu'éprouve un enfant lorsqu'il s'embarque sur un petit bateau un jour de fête, avec ses camarades, pour l'expédition d'une découverte sur la rivière qui baigne son pays natal. Mais, en supposant que toutes ces conjectures soient fausses, vous ne pouvez contester le service inappréciable que je rendrai à toute l'espèce humaine, jusqu'à la dernière génération, en découvrant, près du pôle, un passage à ces contrées, où, pour arriver, il faut maintenant plusieurs mois; ou bien en constatant le secret du magnétisme, ce qui, à moins que ce ne soit impossible, ne peut avoir lieu que par une entreprise comme la mienne.
»Ces réflexions ont calmé l'agitation avec laquelle j'ai commencé ma lettre, et je sens mon cœur se remplir d'un enthousiasme qui m'élève jusqu'au ciel; car rien ne contribue tant à tranquilliser l'esprit qu'un projet bien ferme, sur lequel on puisse fixer son attention. Cette expédition a été le songe favori de mes premières années. J'ai lu avec ardeur les récits des différents voyages qui ont été faits dans le but d'arriver à l'océan pacifique du nord, à travers les mers qui entourent le pôle. Vous devez vous souvenir, que l'histoire de tous les voyages entrepris dans l'intention de faire des découvertes, composait la bibliothèque entière de notre bon oncle Thomas. Mon éducation fut négligée; cependant j'aimais la lecture avec passion. J'étudiais ces livres nuit et jour; et la connaissance que j'en eus, augmenta le regret que j'avais éprouvé, comme un enfant, en apprenant que mon père, au lit de la mort, avait défendu à mon oncle de me laisser embrasser l'état de marin.
»Ces visions s'affaiblirent lorsque je lus, pour la première fois, ces poètes dont les effusions pénétraient mon âme et l'élevaient jusqu'au ciel. Je devins poète aussi, et pendant une année je vécus dans un paradis de ma propre création. Je pensais pouvoir obtenir aussi une place dans le temple où sont consacrés les noms d'Homère et de Shakespeare. Vous savez combien je me trompai, et quelle peine j'eus à supporter mon malheur. Mais, justement, à cette époque, j'héritai de la fortune de mon cousin, et mes pensées se reportèrent à mes premières inclinations.
»Six ans se sont écoulés depuis que j'ai pris la résolution que j'exécute en ce moment. Je puis, même à présent, me souvenir de l'heure où je me suis dévoué à cette grande entreprise. J'ai commencé par accoutumer mon corps à la fatigue. J'ai accompagné les pêcheurs de baleine dans plusieurs expéditions à la mer du Nord; j'ai enduré volontairement le froid, la faim, la soif et l'insomnie; souvent, pendant le jour, je supportais des travaux plus rudes qu'aucun des matelots, et je passais mes nuits à étudier les mathématiques, la théorie de la médecine, et ces branches de science physique dont un homme ami des entreprises maritimes peut souvent tirer le plus grand avantage. Deux fois même je me suis engagé comme contremaître, pour la pêche du Groenland, et je me suis acquitté à merveille de mes fonctions. Je dois avouer que je sentis un petit mouvement d'orgueil, lorsque le capitaine m'offrit la seconde dignité du vaisseau, et me supplia de rester, avec le plus grand empressement, tant il appréciait mes services.
»Et maintenant, ma chère Marguerite, ne mérité-je pas d'accomplir quelque grand projet. J'aurais pu passer ma vie dans l'aisance et le plaisir; mais j'ai préféré ma gloire à tous les attraits que la richesse plaçait devant moi. Ah! que quelque voix encourageante me réponde du succès! mon courage et ma résolution sont inébranlables; mais mes espérances sont incertaines, et mon esprit est souvent humilié. Je vais entreprendre un voyage long et difficile; les dangers que je courrai demanderont tout mon courage: j'aurai besoin non-seulement de relever les esprits des autres, mais quelquefois de soutenir les miens lorsque les leurs se découragent et s'abattent.
»Cette saison est la plus favorable pour voyager en Russie. On vole sur la neige dans des traîneaux; le mouvement en est doux, et, à mon avis, beaucoup plus agréable que celui d'une diligence anglaise. Le froid n'est pas excessif, lorsqu'on est enveloppé de fourrures; et j'ai déjà adopté ce costume, car il y a une grande différence de se promener sur un pont, ou de rester assis pendant plusieurs heures, sans faire un mouvement et sans qu'aucun exercice n'empêche le sang de se glacer dans les veines. Je n'ai nullement l'ambition de perdre la vie sur la grande route entre Saint-Pétersbourg et Archangel.
»Je partirai pour cette dernière ville dans quinze jours ou trois semaines; et mon intention est d'y louer un vaisseau, ce qui est bien facile en payant caution au propriétaire, et d'engager autant de matelots que je croirai nécessaires parmi ceux qui sont accoutumés à la pêche de la baleine. Je ne compte pas mettre à la voile avant le mois de juin: et quand reviendrai-je? Ah! ma chère sœur comment répondre à cette question? Si je réussis, bien des mois, des années peut-être s'écouleront avant que nous puissions nous voir. Dans le cas contraire, vous me reverrez bientôt, ou jamais.
»Adieu, ma chère, mon excellente Marguerite, que le ciel verse sur vous ses bénédictions, et qu'il me conserve, afin que je puisse vous témoigner sans cesse ma reconnaissance pour toute votre amitié et vos bontés.
»Votre affectionné frère,
»R. WALTON».

LETTRE II

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

Archangel, 28 mars 17—
«Que le temps passe lentement ici, entouré comme je suis par la glace et la neige! Cependant, j'ai fait un second pas dans mon entreprise; j'ai loué un vaisseau, et je suis occupé à rassembler mes marins, ceux que j'ai déjà engagés paraissent être des hommes sur lesquels je puis compter, et sont doués, sans en pouvoir douter, d'un courage intrépide.
»Mais il est un objet, un seul objet dont je n'ai pu encore jouir, et l'absence de ce bien est pour moi le plus grand des maux. Je n'ai pas d'amis, Marguerite: si je suis animé par l'enthousiasme du succès, je n'aurai personne pour partager ma joie; si je tombe dans le découragement, personne n'essaiera de relever mon courage. Je confierai mes pensées au papier, il est vrai; mais c'est une triste ressource pour l'épanchement de ce qu'on éprouve. Je voudrais avoir pour compagnon un homme capable de sympathiser avec moi, dont les yeux répondissent aux miens. Vous pouvez me croire romantique, ma chère sœur; mais je sens cruellement le manque d'un ami. Que n'ai-je auprès de moi une personne qui soit en même temps douce et courageuse, douée à la fois d'un esprit cultivé et capable, dont les goûts ressemblent aux miens, et qui puisse approuver ou corriger mes plans. Combien un semblable ami réparerait les fautes de votre pauvre frère! Je suis trop ardent dans l'exécution, et trop impatient des difficultés: mais ce qui est pour moi un malheur encore plus grand, c'est que je n'ai reçu qu'une demi-éducation; car pendant les quatorze premières années de ma vie, je courais dans les bois çà et là, et ne lisais que les livres de voyages de notre bon oncle Thomas. À cet âge je devins familier avec les poètes célèbres de notre patrie; je sentis aussi la nécessité d'apprendre d'autres langues que celle de mon pays natal; mais cette conviction fut chez moi trop tardive pour que je pusse en recueillir les plus précieux avantages. J'ai maintenant vingt-huit ans, et suis en vérité plus illettré que bien des écoliers de quinze ans. Il est vrai que j'ai réfléchi davantage, et que mes idées sont plus étendues et plus grandes; mais, comme disent les peintres, elles manquent de fond, et j'ai bien besoin d'un ami qui ait assez de bon sens pour ne pas me regarder comme un romantique, et qui m'affectionne assez pour essayer de régler mon esprit.
»Plaintes inutiles! ce n'est certainement pas sur le vaste Océan que je trouverai un ami, non plus qu'à Archangel au milieu des marchands et des marins. Cependant il y a place, dans ces cœurs, à des sentiments qui semblent ne pouvoir s'allier avec l'écume de la nature humaine. Mon lieutenant, par exemple, est un homme d'un grand courage et d'une audace étonnante. Il aime la gloire avec passion. C'est un Anglais; et au milieu des préjugés de son pays et de son état, qui ne sont pas adoucis par la culture, il conserve quelques-unes des plus nobles qualités de l'humanité. J'ai fait autrefois sa connaissance à bord d'un bâtiment destiné à la pèche de la baleine; je l'ai retrouvé dans cette ville sans occupation, et je l'ai facilement engagé à m'assister dans mon entreprise.
»Le maître est un homme d'un talent très-distingué, et se fait remarquer sur le vaisseau par sa modération et la douceur de sa discipline. Il est vraiment d'un naturel si bon, qu'il ne chassera pas (amusement favori, et presque le seul qu'on trouve ici), parce qu'il ne peut souffrir de verser le sang; en outre, il est d'une générosité héroïque. Il y a quelques années qu'il était amoureux d'une demoiselle Russe, qui n'avait qu'une fortune médiocre. Possesseur d'un capital considérable, amassé dans ses courses maritimes, il obtint sans peine que le père de la jeune fille consentît au mariage. Il la vit une fois avant le jour de la cérémonie: elle était baignée de larmes; elle tomba à ses pieds, le supplia de l'épargner, et lui avoua en même temps qu'elle aimait un jeune Russe, mais qu'il était pauvre, et que son père ne voudrait jamais les unir. Mon généreux ami rassura cette malheureuse personne, s'informa du nom de son amant, et abandonna de suite toute prétention. Il avait déjà acheté, de son argent, une ferme dans laquelle il avait le dessein de passer le reste de sa vie; mais il donna tout à son rival, et pour qu'il pût acheter du bétail, il joignit à son premier don le reste de ses profits dans les prises. Il sollicita lui-même le père de la jeune fille, pour qu'il consentît à l'unir avec celui qu'elle aimait; mais le vieillard se croyant engagé d'honneur avec mon ami, refusa obstinément. Celui-ci, pour fléchir l'inexorable père, quitta son pays, et n'y revint que lorsqu'il apprit que sa maîtresse était mariée suivant son inclination. «Quel noble compagnon»! vous écrierez-vous. Tel est son caractère; mais il a passé sa vie entière à bord d'un vaisseau, et à peine a-t-il une idée hors des cordages et d'un hauban.
Mais si je me plains un peu, ou si je puis concevoir dans mes travaux une consolation que peut-être je ne connaîtrai jamais, ne croyez pas que je sois incertain dans mes résolutions; elles sont invariables comme le destin; et mon voyage n'est maintenant différé, que jusqu'à ce que le temps me permette de mettre à la voile. L'hiver a été horriblement dur; mais le printemps s'annonce favorablement, et cette saison parait même fort avancée. Ainsi, je m'embarquerai peut-être plutôt que je ne m'y étais attendu. Je ne ferai rien avec témérité; vous me connaissez assez pour avoir confiance en ma prudence et en ma circonspection, toutes les fois que la sûreté des autres est commise à mes soins.
»Je ne puis vous dépeindre tout ce que j'éprouve en me voyant si près de mettre mon entreprise à exécution. Il est impossible de vous donner une idée de cette sensation incertaine, agréable et pénible à la fois, qui m'agite au moment de mon départ. Je vais dans des régions inconnues, dans la patrie des brouillards et de la neige; mais je ne tuerai aucun albatros[1], ne soyez donc pas alarmée sur mon sort.
»Vous reverrai-je encore, après avoir traversé des mers immenses, et après avoir doublé le cap le plus au sud de l'Afrique ou de l'Amérique? Je ne puis m'attendre à un pareil bonheur; et cependant je n'ose regarder le revers du tableau. Continuez à m'écrire par toutes les occasions: je puis recevoir vos lettres (quoique la chance soit fort douteuse) au moment où j'en aurai le plus besoin pour soutenir mon courage. Adieu, adieu, je vous aime bien tendrement. Souvenez-vous de moi avec affection, dussiez-vous même ne plus entendre parler de votre affectionné frère.
»ROBERT WALTON».
[1]Oiseau de mer.

LETTRE III

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

7 juillet 17—
Ma chère sœur,
«Je vous écris quelques lignes à la hâte, pour vous dire que je suis en bonne santé, et fort avancé dans mon voyage. Cette lettre parviendra en Angleterre par la voie d'un marchand qui retourne d'Archangel dans sa famille; il est plus heureux que moi, qui, pendant quelques années, ne pourrai peut-être revoir ma patrie. Je suis cependant dans de bonnes dispositions: mes hommes sont courageux et semblent fermes dans leurs projets. Ils ne paraissent pas découragés par les bancs de glaces que nous rencontrons continuellement, et qui nous indiquent les dangers du pays vers lequel nous nous dirigeons. Nous avons déjà atteint une latitude très-élevée, mais nous sommes dans le fort de l'été, et quoiqu'il ne fasse pas aussi chaud qu'en Angleterre, les vents du sud qui nous portent avec vitesse vers les rives où je désire si ardemment arriver, renouvellent sans cesse une chaleur à laquelle je ne m'étais pas attendu.
»Jusqu'ici nul événement qui soit digne d'être rappelé. Un ou deux coups de vent et un mât brisé, sont des accidents dont un navigateur expérimenté se souvient à peine de faire mention; et je serai bien heureux, s'il ne nous arrive rien de pire pendant notre voyage.
»Adieu, ma chère Marguerite. Soyez sûre que, par amour pour vous et pour moi-même, je n'irai pas témérairement au-devant du danger. Je serai froid, persévérant et prudent.
»Rappelez-moi à tous mes amis d'Angleterre.
»Votre très-affectionné,
»ROBERT WALTON».

LETTRE IV

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

5 août 17—
«Nous venons d'être témoins d'un événement si étrange, que je ne puis m'empêcher de vous en faire part, quoiqu'il soit très-probable que vous me voyez avant que ce journal ne puisse vous parvenir.
»Lundi dernier (31 juillet), nous étions presque renfermés par la glace qui entourait le vaisseau de tous côtés, et lui laissait à peine un espace dans lequel il flottait. Un brouillard épais, dont nous étions enveloppés, rendait notre situation assez dangereuse. Nous n'eûmes rien de mieux à faire qu'à rester en place, jusqu'à ce qu'il y eût un changement dans l'atmosphère et le temps.
»Vers deux heures, le brouillard se dissipa, et nous vîmes flotter, de toutes parts, des îles de glace immenses et irrégulières, qui paraissaient n'avoir pas de bornes. Quelques-uns de mes compagnons se lamentaient, et mon esprit commençait à être agité d'inquiètes pensées, lorsque tout à coup notre attention fut attirée par un objet singulier, qui fit diversion à l'inquiétude que nous inspirait notre situation. Nous vîmes un chariot bas, fixé sur un traîneau et tiré par des chiens, passer au nord, à la distance d'un demi-mille: un être, qui avait la forme d'un homme, mais qui paraissait d'une stature gigantesque, était assis dans le traîneau et guidait les chiens. Nous observâmes, avec nos télescopes, la rapidité de la course du voyageur, jusqu'à ce qu'il fût perdu au loin parmi les inégalités de la glace.
»Cette vue excita parmi nous un étonnement dont nous ne pûmes nous rendre compte. Nous pensions être éloignés de terre de plusieurs cents milles; mais cette apparition sembla prouver que la distance n'était réellement pas aussi grande que nous avions pu le croire. Cependant, cernés par la glace, il nous fut impossible de suivre la trace de ce que nous avions observé avec la plus grande attention.
»Environ deux heures après cette rencontre, nous entendîmes le craquement de la mer; et avant la nuit la glace se rompit, et débarrassa notre vaisseau. Néanmoins, nous restâmes en place jusqu'au matin, dans la crainte de choquer, dans l'obscurité, contre ces grandes masses détachées qui flottent de tous côtés après la rupture de la glace. Je profitai de ce moment pour me reposer pendant quelques heures.
»Dans la matinée, cependant, dès qu'il fut jour, je montai sur le pont, et trouvai tous les matelots rassemblés d'un seul côté du vaisseau, et ayant l'air de parler à quelqu'un qui était dans la mer. En effet, un traîneau semblable à celui que nous avions vu auparavant, s'était dirigé vers nous, pendant la nuit, sur un large morceau de glace. Il était conduit par un seul chien en vie, et portait un homme auquel les matelots tâchaient de persuader d'entrer dans le bâtiment. Ce n'était pas, comme l'autre voyageur le paraissait, un habitant sauvage de quelqu'île inconnue, mais un Européen. Lorsque je parus sur le pont, le contre-maître lui dit: «Voici notre capitaine, il ne vous laissera pas périr au milieu de la mer».
»En me voyant, l'étranger m'adressa la parole en anglais, quoiqu'avec un accent étranger. «Avant que j'entre à bord de votre bâtiment, dit-il, voulez-vous avoir la bonté de m'informer de quel côté vous vous dirigez»?
»Vous devez concevoir mon étonnement, de m'entendre adresser une semblable question par un homme qui était sur le bord de l'abîme, et à qui mon vaisseau devait paraître un bien plus précieux, que tous ceux dont on puisse jouir, sur la terre. Je répondis cependant que nous faisions un voyage de découverte vers le pôle du nord.
»Il parut alors satisfait, et consentit à venir à bord. Bon Dieu! Marguerite, si vous aviez vu l'homme qui capitulait ainsi pour son salut, vous n'auriez pu revenir de votre surprise. Ses membres étaient presque gelés, et son corps horriblement maigri par la fatigue et la souffrance. Je n'ai jamais vu d'homme dans un état aussi pitoyable. Nous essayâmes de le porter dans la chambre; mais dès qu'il eut quitté le grand air, il s'évanouit. Nous le reportâmes donc sur le pont, et le rendîmes à la vie en le frottant d'eau-de-vie et en le forçant d'en avaler un peu. Dès qu'il montra signe de vie, nous eûmes soin de l'envelopper dans des couvertures, et de le placer auprès de la cheminée du poêle de cuisine. Il recouvra lentement connaissance, et mangea une petite soupe qui le restaura merveilleusement.
»Deux jours se passèrent ainsi, sans qu'il fût capable de parler; et je craignais souvent que ses souffrances ne l'eussent privé de la raison. Lorsqu'il fut un peu rétabli, je le mis dans ma chambre, et eus pour lui autant de soin que mes devoirs purent me le permettre. Je n'ai jamais vu un être plus intéressant: ses yeux ont ordinairement une expression de fureur, et même de folie; mais, dans certains moments, quand on a une attention pour lui, ou qu'on lui rend le plus léger service, toute sa figure est adoucie, et sa physionomie respire un sentiment de bienveillance et de douceur tel que je n'ai jamais vu. Il est ordinairement plongé dans la mélancolie et le désespoir; quelquefois même il grince les dents, comme s'il n'était plus capable de supporter le poids des malheurs qui l'accablent.
»Lorsque mon hôte fut un peu rétabli, j'eus beaucoup de peine à éloigner ceux qui voulaient lui faire une foule de questions; car je ne voulais pas le laisser tourmenter par leur inutile curiosité, dans un état de corps et d'âme dont l'amélioration dépendait évidemment d'un entier repos. Une seule fois, cependant, le lieutenant lui demanda pourquoi il était venu si loin sur la glace, dans un équipage si singulier.
»Sa figure prit aussitôt l'expression du plus profond chagrin; et il répliqua: «Afin de poursuivre quelqu'un qui me fuyait.—Et l'homme que vous poursuiviez, voyageait-il de la même manière?—Oui, dit-il.—Alors je crois que nous l'avons vu; car, la veille du jour où nous vous avons rencontré, nous avions aperçu quelques chiens tirant à travers la glace, un traîneau dans lequel était un homme».
»Ce peu de mots éveilla l'attention de l'étranger; et il fit une multitude de questions pour savoir la route qu'avait tenue le démon (c'est ainsi qu'il l'appelait). Bientôt après, lorsqu'il fut seul avec moi, il me dit: «J'ai, sans doute, excité votre curiosité, aussi bien que celle de ces braves gens; mais vous êtes trop délicat pour me faire des questions.
»—Certainement; il serait très-indiscret et très-inhumain de ma part de vous faire de la peine pour satisfaire ma curiosité personnelle.
»—Et cependant vous ni avez tiré d'une position étrange et dangereuse; vous m'avez généreusement rendu à la vie».
»Ensuite il me demanda si je croyais que la rupture de la glace eût anéanti l'autre traîneau. Je lui dis que je ne saurais répondre avec certitude; car la glace ne s'était guère brisée avant minuit, et le voyageur pouvait être arrivé ayant ce temps en lieu de sûreté; mais que je n'en pouvais juger.
»Depuis ce temps, l'étranger paraissait très-empressé à être sur le pont, pour épier le traîneau qu'on avait vu auparavant; mais je l'ai engagé à rester dans la chambre, car il est beaucoup trop faible pour soutenir la rigueur de l'atmosphère. J'ai promis que l'on observerait pour lui, et qu'il serait averti sur-le-champ, si quelque nouvel objet s'offrait à la vue.
»Voilà mon journal jusqu'aujourd'hui, sur ce qui a rapport à notre étrange rencontre. L'étranger a insensiblement recouvré la santé, mais il est très-silencieux, et parait embarrassé lorsqu'un autre que moi entre dans sa chambre. Cependant, ses manières sont si engageantes et si douces, que les matelots s'intéressent tous à son sort, quoiqu'ils aient eu très-peu de communication avec lui. Pour moi, je commence à l'aimer comme un frère; et son chagrin profond et continuel m'attire vers lui, et m'inspire de la compassion. Il faut qu'il ait été un homme bien remarquable dans des jours plus heureux pour lui, puisque dans le malheur il est encore si attrayant et si aimable.
»Je disais dans une de mes lettres, ma chère Marguerite, que je ne trouverais pas d'amis sur le vaste Océan, et pourtant j'ai trouvé un homme que mon cœur aurait été heureux d'aimer comme un frère, avant que son âme eut été brisée par le malheur.
»Je continuerai de temps en temps mon journal sur cet étranger, si j'ai quelque chose de nouveau à vous apprendre».
13 août 17—
«Mon affection pour mon hôte augmente de jour en jour. Il excite du moins mon admiration et ma pitié d'une manière étonnante. Comment pourrai-je voir un être aussi noble abîmé par le malheur, sans éprouver la plus vive douleur? Il est si doux et si sage à la fois; son esprit est si cultivé; et lorsqu'il parle, ses paroles, quoique choisies avec l'art le plus délicat, coulent avec une rapidité et une éloquence incomparables.
»Il est maintenant très-bien rétabli, et il se tient continuellement sur le pont, pour épier sans doute le traîneau qui a précédé le sien. Cependant, quelque malheureux qu'il soit, il n'est pas si entièrement occupé de sa propre infortune, qu'il ne s'intéresse vivement aux occupations des autres. Il m'a fait beaucoup de questions sur mon projet, et je lui ai raconté franchement ma petite histoire. Il a paru charmé de la confidence et a fait sur mon plan plusieurs observations dont je pourrai faire mon profit. Il n'y a pas de pédanterie dans ses manières, et tout ce qu'il fait semble ne provenir que de l'intérêt qu'il prend naturellement au bien-être de ceux qui l'entourent. Il est souvent abattu par le chagrin, et alors il s'observe beaucoup, et cherche à chasser tout ce qu'il y a de sombre ou d'insociable dans son humeur. Ces paroxysmes fuient devant lui comme un nuage devant le soleil, quoique sa tristesse ne l'abandonne jamais. J'ai tâché de gagner sa confiance, et je crois y avoir réussi. Je lui parlais un jour du désir que j'avais de trouver un ami qui pût sympathiser avec moi et me diriger de ses conseils. Je lui dis que je n'appartenais pas à cette classe d'hommes qui s'offensent d'un avis. «Je n'ai reçu qu'une demi-éducation, et je ne puis avoir assez de confiance en mes propres moyens. Je désire donc que mon compagnon soit plus sage et plus expérimenté que moi, afin de m'affermir et de me soutenir; je n'ai pas cru qu'il fût impossible de trouver un véritable ami».
«Je conviens avec vous, répliqua l'étranger, que l'amitié est non-seulement un bien désirable, mais possible. J'eus autrefois un ami, dont l'âme était la plus noble qui fut sous le ciel: il m'est donc permis de juger de la véritable amitié. Vous avez l'espérance et le monde devant vous: ne désespérez de rien. Mais moi.... j'ai tout perdu, et je ne puis recommencer une nouvelle vie».
»En disant ces paroles, sa figure prit l'expression d'un chagrin calme et profond, qui me toucha le cœur. Il se tut et se retira bientôt dans sa chambre.
»Malgré l'abattement de son esprit, personne ne peut jouir plus vivement que lui des beautés de la nature. Un ciel étoilé, la mer et toutes les vues que présentent ces régions étonnantes semblent encore avoir le pouvoir d'élever son âme au-dessus de la terre. Un tel homme a une double existence: il peut supporter le malheur et être accablé par les revers; quand il est rentré en lui-même, on dirait d'un esprit céleste, entouré d'un nuage au travers duquel le chagrin ou la folie ne peuvent pénétrer.
»Si vous riez de l'enthousiasme avec lequel je m'exprime sur cet aventurier extraordinaire, vous devez avoir certainement perdu de cette simplicité qui était autrefois votre charme caractéristique. Cependant, si vous le voulez, souriez de la chaleur de mes expressions, tandis que j'ai tous les jours de nouveaux sujets de les répéter».
19 août 17—
«L'étranger me dit hier: «Vous pouvez voir facilement, capitaine Walton, que j'ai éprouvé de grands et incomparables malheurs. J'étais décidé d'abord à ensevelir avec moi le souvenir de ces maux, mais vous avez changé ma résolution. Vous cherchez les connaissances et la sagesse; moi aussi j'ai cherché ces biens. J'espère avec ardeur que l'accomplissement de vos vœux ne deviendra pas pour vous, comme pour moi, une cause de douleur. Je ne sais si l'histoire de mes infortunes vous sera utile; mais si vous le désirez, je vous en ferai le récit. Je crois que les événements étranges qui se lient à ma destinée, vous feront envisager la nature sous un point de vue capable d'agrandir vos facultés et votre intelligence. Vous entendrez parler de puissances et d'aventures que vous êtes habitué à croire impossibles. Mais je ne doute pas que mon histoire ne porte avec elle l'évidence de la vérité des événements qui la composent».
»Vous devez concevoir facilement que je fus enchanté d'une offre de ce genre. Cependant je craignais qu'il ne renouvelât sa douleur par le récit de ses infortunes. Je sentis le plus vif empressement d'entendre l'histoire qu'il m'avait promise, tant pour satisfaire ma curiosité, que par un grand désir d'améliorer son sort, s'il était en mon pouvoir. Je lui exprimai ces sentiments dans ma réponse.
»Je vous remercie, répliqua-t-il, de votre bonne volonté, mais elle est inutile; ma destinée est presque accomplie. Je n'attends plus qu'une chose, et alors je reposerai en paix. Je vous comprends, continua-t-il, en s'apercevant que je voulais l'interrompre; mais vous vous trompez, mon ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi; rien ne peut changer ma destinée: écoutez mon histoire, et vous verrez qu'elle est irrévocablement fixée».
»Il me dit alors qu'il commencerait le lendemain son récit, lorsque j'en aurais le temps. Cette promesse me fit faire de profondes réflexions, et j'ai résolu de consacrer mes loisirs du soir à écrire ce qu'il m'aura raconté pendant le jour, en rapportant autant que possible, ses propres expressions. Si je n'en ai pas le temps, je prendrai du moins des notes. Ce manuscrit vous fera sans doute le plus grand plaisir: mais pour moi, qui le connais, et qui apprendrai cela de sa bouche, avec quel intérêt et quelle émotion je le relirai un jour»!

CHAPITRE Ierer

Je suis né à Genève, et ma famille est une des plus considérables de cette république. Mes ancêtres avaient été, depuis bon nombre d'années, conseillers et syndics; et mon père avait rempli des fonctions publiques avec honneur et distinction. Il était respecté de tous ceux qui le connaissaient, à cause de son intégrité, et de son application infatigable à veiller aux intérêts de l'État. Il passa les années de sa jeunesse continuellement occupé des affaires de son pays, et il n'attendit pas le déclin de sa vie pour penser à se marier, et à laisser à l'État des fils qui pussent transmettre à la postérité ses vertus et son nom.
Comme les circonstances de son mariage font honneur à son caractère, je ne puis m'empêcher de les rapporter. Il comptait parmi ses plus intimes amis un négociant qui, d'un état brillant, tomba dans la pauvreté, après toutes sortes de malheurs. Cet homme, qui se nommait Beaufort, était d'un caractère orgueilleux et facile à se décourager. Il ne put soutenir l'idée de vivre pauvre et oublié dans le même pays où il avait brillé par son rang et sa magnificence. Ayant donc payé ses dettes de la manière la plus honorable, il se retira avec sa fille dans la ville de Lucerne, où il vécut inconnu et malheureux. Mon père aimait Beaufort de l'amitié la plus vraie; et il fut profondément affligé d'une retraite à laquelle des circonstances malheureuses avaient donné lieu, et qui le privait d'une société qui lui était chère. Il résolut d'aller le chercher et de l'engager à recommencer le commerce, en profitant de son crédit et de son assistance.
Beaufort avait pris toutes les mesures pour se cacher, et ce ne fut que dix mois après que mon père découvrit sa demeure. Charmé de cette découverte, il se rend à sa maison, qui était située dans une petite rue près le Reuss; mais lorsqu'il entra, il eut sous les yeux le spectacle de la misère et du désespoir. Beaufort avait sauvé des restes de sa fortune, une très-petite somme d'argent, mais qui était suffisante pour le soutenir pendant quelques mois; il espérait alors obtenir un emploi respectable dans la maison d'un négociant. En attendant, il n'avait pas d'occupation; et, se livrant, dans son loisir, aux plus tristes pensées, il fut en proie au chagrin le plus profond et le plus cruel, et tellement accablé d'esprit, que trois mois après, il fut sur un lit de douleur, incapable d'aucun mouvement. Sa fille le soignait avec la tendresse la plus touchante; mais elle voyait avec douleur que leur petite somme diminuait rapidement, et qu'ils n'avaient plus d'autre ressource. Caroline Beaufort avait une âme d'une trempe peu commune, et elle s'arma de courage pour se soutenir dans son adversité. Elle se procura une occupation honnête, tressa de la paille, et, par différents moyens, tâcha de gagner de quoi subvenir aux premiers besoins de la vie.
Plusieurs mois se passèrent ainsi. Son père devint plus mal; son temps était plus occupé à le soigner; ses moyens de subsistance diminuaient; et, en dix mois, son père mourut dans ses bras, la laissant orpheline et sans ressources. Ce dernier coup l'accabla; et elle était à genoux devant le cercueil de Beaufort, pleurant à chaudes larmes, lorsque mon père entra dans la chambre. Il arriva comme un ange protecteur pour cette pauvre jeune fille, qui se confia à ses soins; après l'enterrement de son ami, il la conduisit à Genève et la confia à une de ses parentes. Deux ans après cet événement, Caroline devint sa femme.
Lorsque mon père fut devenu époux et père, il se trouva tellement occupé par les devoirs de sa nouvelle position, qu'il abandonna plusieurs de ses fonctions publiques pour se vouer à l'éducation de ses enfants. J'étais l'aîné, et je devais lui succéder dans tous ses travaux et dans ses fonctions. Personne n'eut de plus tendres parents que les miens. Mon éducation et ma santé étaient l'objet de leur sollicitude continuelle, et d'une sollicitude d'autant plus vive, que pendant plusieurs années je fus leur unique enfant. Mais, avant de continuer mon récit, je dois rapporter un événement qui eut lieu lorsque j'étais âgé de quatre ans.
Mon père avait une sœur qu'il aimait tendrement, et qui avait épousé, très-jeune, un gentilhomme Italien. Peu de temps après son mariage, elle avait accompagné son mari dans son pays; et, depuis quelques années, mon père n'avait eu que très-peu de rapport avec elle. Elle mourut vers l'époque dont j'ai parlé; et, peu de mois après, il reçut une lettre de son mari. Celui-ci lui faisait part de son intention d'épouser une Italienne, et priait mon père de se charger de sa fille Élisabeth, seul enfant qu'il eut eu de sa sœur. «Je désire, dit-il, que vous la considériez comme votre propre fille et que vous l'éleviez de même. La fortune de sa mère lui est assurée, et je vous en remettrai les titres. Réfléchissez à cette proposition, et choisissez si vous voulez que votre nièce soit élevée par vous-même ou par une belle-mère».
Mon père n'hésita pas, et alla aussitôt en Italie pour accompagner la petite Élisabeth dans sa nouvelle demeure. J'ai souvent entendu dire à ma mère, qu'elle était alors le plus bel enfant qu'elle eut jamais vu, et qu'elle montrait même un caractère doux et aimant. Ces dispositions, et le désir de resserrer aussi étroitement que possible les nœuds de l'amour domestique, déterminèrent ma mère à regarder Élisabeth comme ma femme future, projet dont elle n'eut jamais à se repentir.
Dès-lors Élisabeth Lavenza devint ma compagne de jeu; et lorsque nous avançâmes en âge, elle fut mon amie. Elle était douée d'un excellent naturel, aussi gaie et aussi folâtre qu'un papillon. Quoiqu'elle fut vive et animée, ses sensations étaient fortes et profondes; son caractère prodigieusement aimant. Personne ne savait mieux qu'elle jouir de sa liberté, personne aussi ne se soumettait avec plus de grâce à la nécessité et au caprice. Son imagination était brillante quoiqu'elle fût capable d'une grande application. Ses traits étaient l'image de son âme; ses yeux bruns, quoiqu'aussi vifs que ceux d'un oiseau, avaient une douceur attrayante; sa figure était vive et animée. Capable de supporter une grande fatigue, elle avait l'air de la femme la plus délicate du monde. Plein d'admiration pour son intelligence et son esprit, j'aimais à la suivre, comme j'aurais pu le faire pour un animal favori; et je n'ai jamais vu tant de charmes dans la personne et dans l'esprit unis à si peu de prétention.
Tout le monde adorait Élisabeth. Si les domestiques avaient quelque chose à solliciter, c'était toujours par son intercession. Nous étions étrangers à toute espèce de désunion et de dispute; il existait, il est vrai, une grande différence dans nos caractères, mais il y avait même de l'harmonie dans cette opposition. J'étais plus calme et plus réfléchi que ma compagne; cependant mon caractère n'était pas aussi doux. Mon application durait plus long-temps; mais elle était moins opiniâtre pendant sa durée. J'aimais à rechercher les faits qui ont rapport au monde physique; elle se plaisait à suivre les inspirations hardies des poètes. Le monde était pour moi un secret que je désirais pénétrer; pour elle, c'était un vide qu'elle cherchait à peupler d'êtres de sa propre imagination.
Mes frères étaient bien plus jeunes que moi; mais j'avais dans un de mes condisciples un ami dont l'âge répondait au mien. Henry Clerval était fils d'un négociant de Genève, intime ami de mon père. C'était un enfant d'un talent et d'une imagination extraordinaires. Je me souviens, qu'à l'âge de neuf ans, il composa un conte de fées, qui faisait les délices et l'étonnement de tous ses camarades. Son étude favorite était celle des romans et des livres de chevalerie; et, lorsque nous étions fort jeunes, je me rappelle que nous jouions des pièces qu'il composait lui-même d'après ses livres, dont les principaux personnages étaient Roland, Robin Hood, Amadis, et Saint-George.
Personne n'a pu passer une jeunesse plus heureuse que la mienne. Mes parents étaient indulgents et mes camarades aimables. Nos études n'étaient jamais forcées; et, par quelques moyens, nous avions toujours devant nous un but qui nous excitait à les poursuivre avec ardeur. Ce fut de cette manière, et non par l'émulation, que nous prîmes goût au travail. Ce n'était pas la crainte d'être surpassée par ses compagnes, qui excitait Élisabeth à s'appliquer au dessin; mais le désir qu'elle avait de plaire à sa tante, en lui mettant sous les yeux quelque joli paysage qu'elle avait fait elle-même. Nous apprîmes le latin et l'anglais, afin de pouvoir lire les auteurs de ces deux langues; et, au lieu de nous rendre l'étude odieuse par les punitions, nous ne cessions d'aimer l'application; nos distractions eussent été des travaux pour d'autres enfants. Peut-être n'avons nous pas lu autant de livres, ou n'avons nous pas appris les langues aussi promptement que ceux qui sont enseignés d'après les méthodes ordinaires; mais ce que nous avons appris nous est resté plus profondément gravé dans la mémoire.
Je place Henri Clerval dans la description de notre cercle domestique, car il était constamment avec nous. Il allait à l'école avec moi, et passait chez nous presque tous les après-midi; son père qui n'avait que ce fils, était bien aise qu'il trouvât dans notre maison les camarades qu'il ne pouvait lui donner chez lui; aussi nous n'étions jamais tout-à-fait heureux lorsque Clerval était absent.
J'ai du plaisir à m'arrêter sur les souvenirs de mon enfance, avant que le malheur n'eût atteint mon esprit et changé ses idées lumineuses sur l'utilité générale en des réflexions sur moi-même, profondes et rétrécies. Mais, en traçant le tableau de mes jeunes années, je ne dois pas omettre ces événements qui me conduisirent insensiblement au dernier degré du malheur: car, lorsque je me rends compte de la naissance de cette passion qui régla ensuite ma destinée, je la vois sortir de sources impures et presqu'oubliées, comme un fleuve qui sort des flancs d'une montagne; mais, en croissant insensiblement, elle est devenue le torrent, qui, dans sa course, a détruit toutes mes espérances et mon bonheur.
La philosophie naturelle est le génie qui a réglé ma destinée; je désire donc, dans ce récit, établir les faits qui m'ont inspiré une prédilection pour cette science. J'avais treize ans, lorsque nous fîmes tous une partie de plaisir, aux bains près de Thonon: le mauvais temps nous obligea de rester toute une journée renfermés dans l'auberge, et le hasard fit tomber entre mes mains, dans cette maison, un volume des œuvres de Cornelius Agrippa. Je l'ouvris avec indifférence; la théorie qu'il cherche à démontrer et les faits étonnants qu'il rapporte, changèrent bientôt ce sentiment en enthousiasme. Une nouvelle lumière sembla éclairer mon esprit; je bondis de joie, et fis part de ma découverte à mon père. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici les nombreuses occasions qu'ont les instituteurs, pour diriger les idées de leurs élèves vers des connaissances utiles, et qu'ils négligent entièrement. Mon père regarda avec indifférence le titre de mon livre, et dit: «Ah! Cornélius Agrippa! Mon cher Victor, ne perdez pas voire temps là-dessus, c'est une triste occupation».
Si, au lieu de cette remarque, mon père eût pris la peine de m'expliquer que les principes d'Agrippa avaient été tout-à-fait rejetés, et qu'on avait introduit un nouveau système de science, basé sur des raisonnements plus puissants que l'ancien, parce que ceux-ci étaient chimériques, tandis que les autres étaient réels et mis en usage; oh! alors, j'aurais certainement jeté Agrippa de côté, et, avec une imagination échauffée comme la mienne, je me serais probablement appliqué à la théorie d'alchimie, la plus raisonnable qui soit résulté des découvertes modernes. Il est même possible que le cours de mes idées n'eussent jamais reçu la funeste impulsion qui m'a conduit à ma perte. Mais le mépris vague que mon père avait montré pour mon livre, ne me prouvait nullement qu'il connût ce qu'il contenait, et je continuai de le lire avec la plus grande avidité.
Lorsque je fus de retour à la maison, mon premier soin fut de me procurer tous les ouvrages de cet auteur, et ensuite ceux de Paracelse et du Grand Albert. Je lus et j'étudiai avec délices les rêves ténébreux de ces écrivains; ils me parurent des trésors connus à peu d'autres personnes que moi; et, quoique je désirasse souvent faire connaître à mon père ces secrètes profondeurs de la science, j'étais toujours retenu par la critique indéterminée qu'il avait faite de mon auteur favori. J'appris ma découverte à Élisabeth, sous le sceau du secret le plus strict; mais elle ne prenait pas d'intérêt à mon travail, et elle me laissait poursuivre seul mes études.
Il peut sembler très-étrange de voir dans le 18e siècle un disciple du Grand Albert; mais notre famille n'était pas scientifique, et je n'avais pas suivi les lectures recommandées aux écoles de Genève. Mes rêves n'étaient donc pas troublés par la réalité; et je me livrai avec ardeur à la recherche de la pierre philosophale et de l'élixir de vie. Ce dernier objet obtint toute mon application: je le préférai à la richesse; et quelle gloire suivrait ma découverte, si je réussissais à chasser la maladie du corps humain, et à ne rendre l'homme accessible qu'à une mort violente!
Mes idées ne se bornèrent pas là. L'apparition des esprits et des démons était généreusement promise par mes auteurs favoris: je cherchais avec ardeur l'accomplissement de cette promesse; et, si mes enchantements restaient toujours sans succès, j'en attribuais la faute plutôt à mon inexpérience et à mon ignorance, qu'à un défaut d'habilité ou de bonne foi dans mes maîtres.
Les phénomènes de la nature qui s'offrent tous les jours à nos yeux, n'échappèrent pas à mes recherches. La circulation et les effets surprenants de la respiration, dont mes autorités ignoraient entièrement la cause, excitèrent mon étonnement; mais, ce qui m'étonna le plus, ce furent quelques expériences d'une pompe d'air, que je vis employée par une personne que nous avions l'habitude devoir.
L'ignorance des anciens philosophes sur ces points et sur d'autres, servit à leur faire perdre leur crédit auprès de moi; mais je ne pouvais les quitter entièrement, avant qu'un autre système ne les eût remplacés dans mon esprit.
À l'âge d'environ dix-sept ans, nous nous trouvions dans notre maison, auprès de Belrive, quand vint à éclater l'orage le plus violent et le plus terrible. Il s'avançait de l'autre côté des montagnes du Jura, et s'annonçait par les éclats du tonnerre qui retentissait de plusieurs côtés à la fois avec un fracas effrayant. Je restai, tant que l'orage dura, à observer ses progrès avec curiosité et plaisir. Pendant que je me tenais à la porte, je vis tout à coup une traînée de feu sortir d'un chêne antique et élevé, qui était à peu près à vingt pas de notre maison; et à peine la lumière cessa de briller, que le chêne disparut, et il ne restait plus qu'un tronc en ruines. Le lendemain matin nous allâmes le voir; l'arbre avait été singulièrement brisé. Il n'était pas fendu par le choc, mais entièrement réduit en petits éclats de bois. Je n'ai jamais rien vu qui fût si complètement détruit.
La ruine de cet arbre fut pour moi l'objet d'un vif étonnement; je questionnai avec empressement mon père sur la nature et l'origine du tonnerre et des éclairs. «L'électricité», répondit-il, en décrivant en même temps les différents effets de cette force. Il construisit une petite machine électrique, et me fit quelques expériences; il fit aussi un cerf-volant, avec des cordes et un fil de métal, qui attirait des nuages le fluide électrique.
Ce dernier trait acheva de renverser Cornelius Agrippa, le Grand Albert et Paracelse, qui avaient si long-temps régné en maîtres dans mon imagination. Mais, par quelque fatalité, je ne me sentis pas porté à commencer l'étude d'un système moderne, et ce dégoût eut pour cause la circonstance suivante.
Mon père avait témoigné le désir que je suivisse un cours de leçons sur la philosophie naturelle, et j'y avais consenti avec plaisir. Un accident m'empêcha de suivre ces leçons jusqu'à la fin, et la dernière que je pris était tout-à-fait inintelligible pour moi. Le professeur discourait avec la plus grande abondance sur le Potassium et le Boron, les sulfates et les oxides, termes auxquels je ne pouvais appliquer d'idée. Je pris en dégoût la science de la philosophie naturelle, quoique je lusse encore avec plaisir Pline et Buffon, auteurs qui, suivant moi, étaient d'un intérêt et d'une utilité à peu près semblables.
Mes occupations, à cette époque, étaient principalement les mathématiques, et la plupart des branches d'étude qui appartiennent à cette science. Je m'occupais aussi beaucoup à apprendre les langues; le Latin m'était déjà familier, et je commençais à lire quelques-uns des auteurs Grecs les plus faciles sans le secours d'un Lexicon. Je comprenais parfaitement aussi l'Anglais et l'Allemand. Voilà la nomenclature de ce que je savais à l'âge de dix-sept ans; et vous devez penser que mes moments étaient entièrement occupés pour acquérir et conserver la connaissance de ces différentes littératures.
J'eus aussi une autre tâche à remplir; je devins l'instituteur de mes frères. Ernest était de six ans plus jeune que moi et mon principal élève. Il avait eu une mauvaise santé dans son enfance, pendant laquelle Élisabeth et moi nous avions eu pour lui des soins assidus. Son caractère était doux, mais il était incapable de toute application sérieuse. Guillaume, le plus jeune de la famille, était encore enfant, et c'était le plus beau petit drôle du monde; ses yeux bleus et vifs, ses joues ornées de deux fossettes, et ses manières caressantes inspiraient la plus tendre affection.
Tel était notre cercle domestique, dont les soucis et les chagrins semblaient bannis pour toujours. Mon père dirigeait nos études, et ma mère partageait nos plaisirs. Aucun de nous n'avait la plus légère supériorité sur l'autre, nous ne connaissions pas la voix du commandement; mais une affection mutuelle nous portait à condescendre et à obéir au moindre désir de chacun.

CHAPITRE II

Je venais d'atteindre ma dix-septième année, quand mes parents prirent la résolution de m'envoyer étudier à l'université d'Ingolstadt. J'avais d'abord suivi les écoles de Genève; mais mon père pensa qu'il était nécessaire, pour le complément de mon éducation, de me faire connaître d'autres usages que ceux de mon pays natal. Mon départ fut donc prochainement fixé; et, avant que le jour marqué ne fût venu, j'éprouvai le premier malheur de ma vie..... présage de ceux qui m'attendaient.
Élisabeth avait eu la fièvre rouge, mais sans aucun symptôme de danger. Elle ne tarda pas à recouvrer la santé. Pendant le temps de la maladie, on avait tout fait pour persuader à ma mère de ne pas la voir. Elle s'était d'abord rendue à nos supplications; mais, lorsqu'elle apprit que sa chère nièce se rétablissait, elle ne put se priver davantage de sa société, et entra dans sa chambre long-temps avant que l'air ne fut sans danger. Les conséquences de cette imprudence furent funestes. Le troisième jour, ma mère tomba malade; sa fièvre prit un caractère de malignité, et nous vîmes sur le visage de ceux qui la soignaient l'augure du plus triste événement. Au lit de la mort, le courage et la bonté de cette femme admirable ne l'abandonnèrent pas. Elle joignit les mains d'Élisabeth et les miennes: «Mes enfants, dit-elle, j'envisageais dans votre union le plus ferme espoir de mon bonheur futur. Cette perspective sera maintenant la consolation de votre père. Élisabeth, mon amie, vous me remplacerez auprès de vos plus jeunes cousins. Hélas! je regrette d'être séparée de vous; heureuse et aimée comme je l'étais, comment n'aurais-je pas quelque peine de vous quitter tous? Mais ces pensées ne me conviennent point; je lâcherai de me résigner à la mort, et j'espère que nous nous reverrons dans un autre monde».
Elle mourut avec calme, et en conservant sur son visage inanimé l'expression de la tendresse. Je n'ai pas besoin de vous décrire les sentiments de ceux dont les nœuds les plus chers sont rompus par le plus irréparable des maux, le vide qui est dans le cœur et la douleur qui est empreinte sur les figures. Il faut tant de temps pour que l'esprit puisse se persuader que celle que nous voyions tous les jours et dont existence même semblait liée à la nôtre, est perdue à jamais...; que l'éclat enchanteur de ses yeux est éteint; et que le son d'une voix si familière et si chère à l'oreille, est étouffé pour n'être plus entendu. Telles sont les réflexions auxquelles on se livre les premiers jours; mais lorsque le laps du temps a prouvé la réalité du mal, la douleur commence à se faire sentir plus vivement. Et à qui la main terrible de la mort n'a-t-elle pas enlevé quelqu'affection bien chère? Pourquoi vous peindre un chagrin que tout le monde a éprouvé ou doit éprouver? Le temps arrive enfin, où la douleur est plutôt une consolation qu'un mal; et le sourire n'est pas banni de nos lèvres, quoiqu'il paraisse un sacrilège. Ma mère n'était plus, mais nous avions encore des devoirs à remplir; car nous devons continuer notre vie dans le calme, et nous trouver heureux, tant qu'il nous reste un être sur qui la faulx de la mort ne s'est pas encore appesantie.
Mon voyage à Ingolstadt, qui avait été différé par ces évènements, fut décidé de nouveau. J'obtins de mon père un délai de quelques semaines. Ce temps se passa fort tristement. La mort de ma mère et mon prompt départ accablaient nos esprits; mais Élisabeth cherchait à ramener la gaîté dans notre petite société. Depuis la mort de sa tante, son esprit avait acquis une nouvelle fermeté et une nouvelle force. Elle se détermina à remplir ses devoirs avec la plus grande exactitude, et elle sentit que le devoir le plus impérieux qui lui était imposé, était de rendre heureux son oncle et ses cousins. Elle me consolait, amusait son oncle, instruisait mes frères; jamais elle ne me parut aussi charmante qu'à cette époque, où elle s'efforçait continuellement de contribuer au bonheur des autres, en s'oubliant entièrement elle-même.
Le jour de mon départ arriva enfin. J'avais pris congé de tous mes amis, excepté de Clerval, qui passa avec nous la dernière soirée. Il s'affligeait amèrement de ne pouvoir m'accompagner: mais il était retenu chez son père, dont l'intention était de l'associer dans ses affaires, et dont le grand principe était que la science est inutile dans le commerce ordinaire de la vie. Henry avait un esprit plus élevé: il n'avait, nullement le désir de ne rien faire, et s'il était bien aise de devenir l'associé de son père, il pensait aussi qu'on pouvait être un fort bon négociant, et en même temps avoir un esprit cultivé.
Nous restâmes très-tard à écouter ses plaintes et à faire plusieurs petits arrangements pour l'avenir. Je partis le lendemain matin de bonne heure. Des pleurs coulaient des yeux d'Élisabeth; elle ne pouvait les retenir en songeant que mon départ la laissait dans le chagrin, et que le même voyage avait été fixé trois mois auparavant, lorsque la bénédiction d'une mère m'aurait accompagné.
Je me jetai dans la chaise qui devait m'emmener, et me livrai aux réflexions les plus mélancoliques. J'étais seul maintenant, moi, qui avais été toujours entouré d'aimables compagnons, dont l'unique soin était d'être agréables l'un à l'autre. Dans l'université vers laquelle je me rendais, il fallait me faire mes amis et être moi-même mon protecteur. Jusqu'ici, ma vie avait été tout-à-fait domestique et retirée; j'en gardai une répugnance invincible pour les nouveaux visages. J'aimais mes frères, Élisabeth et Clerval; c'étaient pour moi d'anciennes figures qui m'étaient familières; mais je ne me croyais nullement fait pour la société des étrangers. Telles étaient mes réflexions lorsque je commençai mon voyage; mais à mesure que j'avançais, mon courage et mes espérances se relevaient. J'avais un vif désir d'apprendre. Souvent, chez mon père, j'avais trouvé pénible de passer ma jeunesse, attaché à la même place; j'aurais voulu entrer dans le monde, et prendre ma place parmi les autres hommes. À présent que mes désirs étaient accomplis, c'eût été une folie de m'en repentir.
J'eus tout le temps de me livrer à ces réflexions et à bien d'autres pendant mon voyage à Ingolstadt, qui fut long et fatigant. Enfin, j'aperçus les clochers blancs et élevés de la ville. Je descendis de voiture, et je fus conduit dans mon appartement solitaire pour passer la soirée comme il me plairait.
Le lendemain matin, je remis mes lettres d'introduction; je ne manquai pas de rendre visite à quelques-uns des principaux professeurs, et entr'autres à M. Krempe, professeur de philosophie naturelle. Il me reçut avec politesse, et me fit plusieurs questions sur mes progrès dans les différentes branches de science qui appartiennent à la philosophie naturelle. Je lui nommai, non sans crainte et sans hésitation les seuls auteurs que j'eusse jamais lus sur ce sujet. Le professeur me regarda fixement: «Avez-vous, dit-il, réellement perdu votre temps à étudier de pareilles absurdités»?
—«Je vous ai dit la vérité», répondis-je.—«Chaque minute continua M. Krempe avec chaleur, chaque moment que vous avez passé sur ces livres est tout-à-fait et complètement perdu. Vous avez chargé votre mémoire de systèmes repoussés et de noms inutiles. Grand Dieu! Dans quel désert avez-vous habité, puisque personne n'a été assez bon pour vous apprendre que ces rêves, dont vous vous êtes pénétré avidement, sont enfantés depuis mille ans, et sont aussi méprisés qu'ils sont anciens? Je ne m'attendais guère à trouver dans ce siècle éclairé et savant, un disciple du Grand Albert et de Paracelse. Mon cher monsieur, il faut recommencer entièrement vos études».
Après avoir ainsi parlé, il se mit à l'écart, et écrivit une liste de plusieurs livres qui traitaient de la philosophie naturelle. Il m'invita à les acheter; et il prit congé de moi, en me prévenant qu'au commencement de la semaine suivante, il ouvrirait un cours sur la philosophie naturelle dans ses rapports généraux, et que M. Waldman, son collègue, en ferait un sur l'alchimie, alternativement avec le sien.
Je retournai chez moi sans être désappointé, car il y avait longtemps que je regardais comme passés de mode, les auteurs que le professeur avait réprouvés avec tant de force; mais je ne me sentis pas très-porté à étudier les livres dont j'avais fait emplette à sa recommandation. M. Krempe était un petit homme ramassé, dont la voix était rude, et la figure repoussante; ainsi le maître ne me disposait pas, en faveur de la doctrine. Du reste, j'avais du mépris pour les usages de la philosophie naturelle du jour. Quelle différence avec les maîtres de la science, quand ils cherchaient l'immortalité et le grand secret! Leurs vues étaient grandes, quoique futiles. Mais depuis, la scène était changée; l'ambition des nouveaux savants semblait se borner à détruire ces visions qui me portaient vers la science, avec le plus d'intérêt. Il fallait changer des chimères d'une grandeur sans bornes, contre de misérables réalités.
Telles furent mes réflexions pendant les deux ou trois premiers jours que je passai presque dans la solitude. Mais au commencement de la semaine suivante, je pensai à ce que M. Krempe m'avait dit sur les cours. Et, quoique je ne pusse consentir à aller entendre ce petit pédant débiter des sentences dans une chaire, je me rappelai ce qu'il avait dit de M. Waldman, qui avait été absent jusqu'alors, et que je n'avais jamais vu.
Soit par curiosité, soit par oisiveté, j'allai dans la salle des cours: M. Waldman y entra un instant après. Ce professeur ne ressemblait pas à son collègue. Il paraissait avoir environ cinquante ans, et portait sur son visage l'expression de la plus grande bonté: quelques cheveux gris couvraient ses tempes; des cheveux presque noirs garnissaient le derrière de sa tête. Il était petit, mais très-droit, et doué du plus doux organe. Il commença son cours par un précis de l'histoire de l'alchimie et des différentes découvertes dues à plusieurs savants, prononçant avec chaleur les noms de ceux qui s'étaient le plus distingués par ces découvertes. Il fit alors un tableau rapide de l'état actuel de la science, et expliqua plusieurs termes élémentaires. Après avoir fait quelques expériences préparatoires, il termina par un panégyrique de l'alchimie moderne, en des termes que je n'oublierai jamais.
«Les anciens maîtres en cette science, dit-il, promettaient des choses impossibles, et n'accomplissaient rien. Les professeurs modernes promettent très-peu: ils savent qu'on ne peut changer les métaux, et que l'élixir de vie est une chimère. Mais ces philosophes, dont les mains ne semblent faites que pour tremper dans la boue qui semblent n'avoir des yeux que pour observer au travers d'un microscope ou dans le creuset, ont en effet produit des miracles. Ils pénètrent les secrets de la nature, et montrent ses effets dans les endroits les plus cachés. Ils pénètrent jusqu'aux cieux; ils ont découvert la circulation du sang, et analysé l'air que nous respirons. Ils ont acquis des pouvoirs nouveaux et presqu'illimités; ils commandent aux foudres du ciel, imitent les tremblements de terre, et bravent même les ombres du monde invisible».
Je me retirai enchanté du professeur et de sa leçon; j'allai le soir même lui rendre visite. Ses manières chez lui étaient encore plus douces et plus attrayantes qu'en public; car, pendant son cours, il y avait sur son visage une certaine dignité qui, en particulier, faisait place à la plus grande affabilité et à beaucoup de politesse. Il écouta avec attention la petite histoire de mes études, et sourit aux noms de Cornelius Agrippa et de Paracelse, mais sans le mépris qu'avait montré M. Krempe. Il me dit que, «c'était au zèle infatigable de ces hommes, que les philosophes modernes étaient redevables de la plupart des principes de leur science; qu'ils nous avaient laissé la tâche plus facile, de donner les noms, et de classer avec ordre les faits qu'ils avaient puissamment contribué à mettre au grand jour. Les travaux des hommes de génie, quoiqu'erronés, finissent toujours par tourner au profit de l'espèce humaine». J'écoutais son raisonnement, qui était prononcé sans orgueil ni affectation; j'ajoutai alors, que sa leçon avait dissipé mes préjugés, contre les alchimistes modernes; et en même temps, je lui demandai ses conseils sur les livres que je devais me procurer.
«Je suis heureux, dit M. Waldman, de m'être fait un élève; et si votre application égale votre habileté, je ne doute pas que vous ne réussissiez. L'alchimie est la branche de la philosophie naturelle dans laquelle on a fait et pourra faire le plus de progrès. Voilà pourquoi j'en ai fait mon étude particulière, mais en même temps je n'ai pas négligé les autres branches de cette science. On ne serait qu'un bien médiocre alchimiste, si l'on ne s'adonnait qu'à cette partie seule des connaissances humaines. Si vous avez le désir de devenir vraiment un savant, et non simplement un petit faiseur d'expériences, je vous engagerai à cultiver toutes les branches de la philosophie naturelle, ainsi que les mathématiques».
Il m'introduisit alors dans son laboratoire, et m'expliqua l'usage de ses différents instruments; il me montra tous ceux que je devais avoir, et me promit de me prêter les siens, lorsque j'aurais assez d'expérience pour ne pas en déranger le mécanisme. Il me donna aussi la liste des livres que j'avais demandés, et je pris congé de lui.
Ainsi finit cette journée mémorable pour moi; elle décida de mon avenir.

CHAPITRE III

Depuis ce jour, je me livrai presqu'exclusivement à l'étude de la philosophie naturelle, et surtout de l'alchimie, dans le sens le plus étendu de ce mot. Je lus avec ardeur les ouvrages qui ont été composés sur cette science par les observateurs modernes, et où brillent à un haut degré leur génie et leur discernement. Je suivis les cours, je fréquentai les savants de l'université; et je reconnus même en M. Krempe beaucoup de bon sens et un vrai savoir, joints, il est vrai, à une physionomie et à des manières repoussantes, mais qui ne diminuaient pas le mérite de ses connaissances. Je trouvai un véritable ami dans M. Waldman. Sa douceur n'était jamais altérée par un ton tranchant; il donnait ses leçons avec un air de franchise et de bonté qui éloignait toute idée de pédanterie. Ce fut, peut-être, l'aimable caractère de cet homme qui m'entraîna le plus vers la partie de philosophie naturelle qu'il enseignait, qu'un goût intime pour la science même. Mais cette disposition d'esprit ne dura que dans les premiers moments de mes études: car, plus je pénétrais dans la science, et plus je la poursuivais exclusivement pour elle-même. Cette application, qui d'abord avait été un devoir et un ordre, devint alors si ardente et si vive, que souvent les étoiles avaient disparu devant la clarté du matin, que j'étais encore à travailler dans mon laboratoire.
Avec une application aussi opiniâtre, il est facile de concevoir que je fis de rapides progrès. Mon ardeur faisait l'étonnement des étudiants, et mes succès celui des maîtres. Le professeur Krempe me demandait souvent, avec un sourire moqueur, comment allait Cornelius Agrippa; tandis que M. Waldman se réjouissait hautement de mes progrès. Deux ans se passèrent ainsi, sans que j'allasse à Genève; j'étais attaché, de cœur et d'âme, à la poursuite de quelques découvertes que je désirais faire. Il n'y a que ceux qui en ont fait l'épreuve, qui puissent comprendre les attraits de la science. Dans des études quelconques on peut atteindre ceux qui nous ont précédés, mais on ne peut guère les surpasser; dans l'étude des sciences, au contraire, il y a un aliment continuel pour les découvertes, et des sujets toujours nouveaux d'étonnement. Un esprit d'une capacité ordinaire, qui se renferme strictement, dans une seule étude, doit infailliblement y faire de grands progrès; j'avais constamment cherché à atteindre l'objet que j'avais en vue; je n'étais uniquement occupé que de cet objet; aussi, je me signalai par des progrès si rapides, que, deux ans après, je fis plusieurs découvertes pour perfectionner quelques instruments d'alchimie, ce qui me valut beaucoup d'estime et de considération dans l'université. Parvenu à ce point, et devenu aussi habile dans la théorie et dans la pratique de la philosophie naturelle qu'il dépendait des professeurs d'Ingolstadt, je jugeai que ma résidence dans cette ville n'était plus nécessaire à mes progrès. Je pensais à retourner au milieu de mes amis et dans ma ville natale, lorsqu'un événement m'obligea de rester.
Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention, était la structure du corps humain, et même de tout être animé. Je me demandais même souvent, d'où pouvait procéder le principe de la vie. Cette question était hardie: c'était même un mystère aux yeux du monde; et, cependant, que de choses nous pourrions apprendre, si la lâcheté ou l'insouciance n'arrêtaient pas nos recherches. Ces pensées s'agitèrent dans mon esprit, et me déterminèrent à étudier désormais plus particulièrement les parties de la philosophie naturelle qui ont rapport à la physiologie. Sans un enthousiasme presque surnaturel, mon application à cette étude eût été pleine de dégoûts, et presque insupportable. Pour examiner les causes de la vie, nous devons d'abord avoir recours à la mort. J'appris l'anatomie: mais cette science ne suffisait pas; il fallut aussi que j'observasse la décomposition naturelle et la corruption du corps humain. En m'élevant, mon père avait pris les plus grandes précautions, pour qu'on ne remplit pas mon esprit d'horreurs surnaturelles. Je ne me souviens pas d'avoir jamais frissonné au récit d'un conte superstitieux, ou d'avoir eu peur de l'apparition d'un fantôme. L'obscurité ne faisait aucun effet sur mon imagination; et un cimetière n'était pour moi que le réceptacle des corps privés de la vie, qui, après avoir été le siège de la beauté et de la force, étaient devenus la pâture des vers. Je me mis à examiner la cause et les progrès de cette décomposition, et je fus forcé de passer des jours et des nuits au milieu des tombeaux et dans des charniers. Je portais mon attention sur tous les objets les plus désagréables à la délicatesse des sensations humaines. J'examinai combien la belle forme de l'homme était dégradée et ravagée; je vis la corruption de la mort remplacer l'éclat d'un visage animé, et les vers hériter des merveilles de l'œil et du cerveau. Je m'arrêtais à observer et à analyser toutes les minuties de notre être, dévoilées dans le passage de la vie à la mort, lorsque, du milieu de cette obscurité, une lumière soudaine vint éclairer mon esprit. Elle était si brillante, si merveilleuse, et pourtant si naturelle, que je fus à la fois ébloui par l'immense clarté qu'elle répandait, et surpris que, parmi tant d'hommes de génie dont les recherches avaient eu pour but la même science, je fusse le seul destiné à découvrir cet étonnant secret.
Rappelez-vous que je ne rapporte pas la vision d'un fou: ce que j'affirme est aussi vrai que le soleil brille dans les cieux. Que ce soit par un miracle, il n'en est pas moins vrai que les progrès de la découverte sont distincts et probables. Après des jours et des nuits d'un travail et d'une fatigue incroyables, je parvins à connaître la cause de la génération et de la vie; je devins même capable d'animer une matière inerte.
L'étonnement où me jeta cette découverte, fit bientôt place au plaisir et au ravissement. Après avoir consumé tant de temps à des travaux pénibles, n'était-ce pas pour moi la récompense la plus douce, que d'arriver enfin au terme de mes désirs? Mais cette découverte était si grande et si élevée, que tous les degrés par lesquels j'y avais été progressivement conduit, furent oubliés: je ne vis que le résultat. Ce qui, depuis la création du monde, avait été l'objet des études et des désirs des hommes les plus sages, était maintenant en mon pouvoir. Tout se présentait à moi comme une scène magique. Le résultat que j'avais obtenu, était de nature plutôt à diriger mes efforts dès que je les tournerais vers l'objet de mes recherches, qu'à me l'offrir sur-le-champ. J'étais comme l'Arabe qui avait été enseveli parmi les morts, et qui trouva un passage à la vie, guidé seulement par une lueur qui semblait ne devoir pas lui prêter ce secours.
Mon ami, je vois, à votre impatience, à l'étonnement et à l'espoir qu'expriment vos yeux, que vous vous attendez à ce que je vous instruise du secret de ma découverte; cela ne se peut: écoutez patiemment la fin de mon histoire, et vous verrez facilement pourquoi je me renferme dans le silence. Imprévoyant et ardent comme je l'étais alors, je ne vous conduirai pas à votre perte et à un malheur infaillible. Apprenez-de moi, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien la science est dangereuse. Soyez-en certain: l'homme qui croit que sa ville natale est le monde, est plus heureux que celui qui aspire à s'élever plus qu'il ne peut prétendre.
Maître d'un pouvoir si étonnant, j'hésitai long-temps sur l'usage que j'en ferais. J'avais, il est vrai, la faculté d'animer; mais il restait encore un ouvrage d'une difficulté et d'une peine inconcevables, c'était de préparer un corps destiné à recevoir la vie, avec toutes ses combinaisons de fibres, de muscles et de veines. J'hésitai d'abord, si j'essayerais de créer un être semblable à moi-même ou d'une organisation plus simple; mais mon imagination était trop exaltée par mon premier succès, pour que je misse en doute mon habileté à donner la vie à un être aussi compliqué et aussi merveilleux que l'homme. Les matériaux, dont je pouvais disposer, me parurent à peine suffisants pour une entreprise aussi hardie; mais je ne doutai pas que je ne finisse par réussir. Je me préparai à une multitude de revers; il était possible que mes opérations fussent sans succès, et enfin que mon ouvrage fût imparfait. Cependant, en réfléchissant aux progrès qu'on faisait tous les jours dans la science et dans la mécanique, je me flattais que mes essais seraient du moins la base d'un prochain succès, et je ne pouvais croire que mon plan fût impraticable, par cela même qu'il était grand et compliqué. Ce fut dans ces dispositions que je commençai à créer un être humain. Comme la petitesse des parties formait une grande difficulté, je crus pouvoir accélérer mon ouvrage, en prenant la résolution, contraire à mes premières intentions, de le faire d'une stature gigantesque, c'est-à-dire, d'environ huit pieds de hauteur, et d'une grosseur proportionnée. Cette détermination prise, je m'occupai pendant plusieurs mois à rassembler et à arranger avec succès mes matériaux: enfin, je me mis à l'ouvrage.
On ne saurait imaginer la variété des sentiments qui m'agitaient, comme une tempête, dans le premier enthousiasme de mon heureuse entreprise. La vie et la mort me parurent des limites idéales; j'allais bientôt les franchir; j'allais verser un torrent de lumière sur l'obscurité du monde. Une nouvelle génération me bénirait comme son créateur et sa source: une foule d'êtres heureux et excellents me devraient leur existence. Aucun père ne pourrait réclamer la reconnaissance de son enfant, autant que je mériterais la sienne. En poursuivant ces réflexions, je pensai que si je pouvais animer une matière inerte, je pourrais, avec le temps (quoique je le regardasse alors comme impossible), rendre la vie à un corps que la mort semblait avoir destiné à la corruption.
Ces idées soutenaient mon courage, pendant que je poursuivais sans relâche mon entreprise. Mes joues étaient devenues pâles par l'étude, et mon corps s'amaigrissait par le défaut de nourriture. Quelquefois je pensais être parvenu au but, et j'échouais; mais je ne désespérais pas qu'au premier jour, ou au premier moment, mes espérances ne fussent réalisées. Le désir de posséder seul un pareil secret, me dominait entièrement: la lune éclairait mes opérations nocturnes, pendant que je poursuivais la nature jusque dans ses retraites les plus cachées, avec une ardeur sans relâche. Qui pourra concevoir l'horreur de mes travaux secrets, lorsque je profanais les tombeaux, ou que je torturais l'animal vivant, pour animer un froid argile? Mes membres en tremblent encore; tout est encore présent à mes yeux; mais alors j'étais entraîné par une impulsion irrésistible et presque fanatique; il me semblait n'avoir plus d'âme ou de sensation que pour la poursuite de cet objet. Ce n'était, il est vrai, qu'un enthousiasme passager, qui pouvait seulement contribuer à me faire sentir, avec une nouvelle force, dès que l'aiguillon surnaturel cesserait d'agir, que je retournerais à mes anciennes habitudes. Je ramassais des os dans les charniers; et de mes doigts profanes, je troublais les secrets effroyables du tombeau. Enfermé dans une chambre, ou plutôt dans une cellule solitaire, de la partie la plus élevée de la maison, et séparée de tous les autres appartements par une galerie et par un escalier, je me livrais au travail d'une création pleine de dégoût: mes yeux sortaient de leur orbite, pour suivre les détails de mes occupations. La salle de dissection et la tuerie me fournissaient un grand nombre de matériaux; souvent je me détournais avec horreur de mes travaux, lorsqu'excité encore par une ardeur toujours croissante, j'étais près d'achever mon ouvrage.
L'été se passa, pendant que j'étais engagé de cœur et d'âme dans n'était pas cette seule poursuite. La saison était magnifique: jamais moisson plus abondante ne couvrit les champs; jamais vendanges ne furent plus riches: mais j'étais insensible aux charmes de la nature; et les mêmes pensées qui me firent négliger les scènes qui se passaient autour de moi, me firent aussi oublier ces amis qui étaient éloignés de tant de lieues, et que je n'avais pas vus depuis si long-temps. Je savais que mon silence les inquiétait.
Je me rappelais, mot pour mot, ce que m'avait dit mon père: «Tant que vous serez satisfait de vous-même, vous penserez à nous avec affection, et nous recevrons régulièrement de vos nouvelles. Ne me blâmez pas si je regarde toute interruption dans votre correspondance, comme une preuve que vos autres devoirs sont également négligés».
Ainsi, je connaissais bien quelle devait être l'opinion de mon père, et pourtant je ne pouvais m'arracher à des occupations repoussantes en elles-mêmes, mais dont le pouvoir sur moi était in surmontable. Je remis alors tout ce qui avait rapport à mes sentiments d'affection, jusqu'à ce que j'eusse accompli le grand œuvre qui me détournait de toutes les habitudes de ma vie.
Je pensais que mon père serait injuste, s'il attribuait ma négligence à mes défauts ou à mes vices. Maintenant, je suis convaincu qu'il avait raison de penser que ma conduite n'était pas exempte de blâme. Un homme parfait doit toujours maintenir son esprit dans le calme et dans la paix; sa tranquillité ne doit jamais être troublée par une passion ou par un goût passager. Je ne crois pas que l'étude même soit une exception à cette règle. Si l'étude à laquelle on s'applique, doit affaiblir les affections, et ôter le goût de ces plaisirs simples dans lesquels on ne peut éprouver aucune altération, alors cette étude est sans aucun doute illégitime; c'est-à-dire, qu'elle ne convient pas à l'esprit humain. Si cette règle était toujours observée, si l'homme ne laissait aucune passion altérer le charme paisible de ses affections domestiques, la Grèce n'eût pas été réduite en esclavage; César n'eût pas immolé son pays; l'Amérique n'eût pas été découverte; et les empires du Mexique et du Pérou n'auraient pas été détruits.
Mais que fais-je? Je moralise au moment le plus intéressant de mon histoire, tandis que je lis dans vos regards l'invitation de continuer.
Mon père ne me faisait aucun reproche dans ses lettres, seulement mon silence l'engagea à s'informer de mes occupations, plus particulièrement qu'il ne l'avait fait jusque-là. L'hiver, le printemps et l'été s'écoulèrent pendant mes travaux, sans que je fisse attention à l'apparition successive des fleurs ou des feuilles, qui autrefois me faisait toujours éprouver le plus doux plaisir, tant j'étais plongé dans mon entreprise. Les vacances de cette année s'écoulèrent avant que mon ouvrage ne fut près d'être achevé. Je voyais alors, chaque jour, plus clairement combien j'avais réussi; mais mon enthousiasme était réprimé par mon inquiétude; et j'avais plutôt l'air d'un homme condamné à travailler aux mines, ou à tout autre objet malsain, que d'un artiste au milieu de ses occupations favorites. Toutes les nuits j'étais tourmenté d'une fièvre lente: je reconnus enfin que mon système nerveux était fortement attaqué. J'en éprouvai un grand chagrin, parce que j'avais jusqu'alors joui de la meilleure santé, et que je m'étais toujours vanté de la force de mes nerfs. Mais je croyais que l'exercice et l'amusement dissiperaient bientôt de pareils symptômes, et je me promettais de m'y livrer, dès que ma création serait terminée.

CHAPITRE IV

Ce fut en novembre, pendant une nuit affreuse, que je vis l'accomplissement de mes travaux. Dans une inquiétude voisine de l'agonie, je rassemblai autour de moi les instruments propres à donner la vie, pour introduire une étincelle d'existence dans cette matière inanimée qui était à mes pieds. L'airain avait déjà sonné la première heure après minuit; la pluie battait, avec un sifflement horrible, contre mes fenêtres; ma lumière était près de s'éteindre, lorsqu'à cette lueur vacillante, je vis s'ouvrir l'œil jaune et stupide de la créature: elle respira avec force, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif.
Comment décrire ce que j'éprouvai à cette vue, ou comment peindre le malheureux dont la formation m'avait coûté tant d'efforts, de peines, et de soins? Ses membres étaient d'une juste proportion, et les traits que je lui avais donnés n'étaient pas moins beaux. Beaux!... grand Dieu! sa peau jaune couvrait à peine le système des muscles et des artères: sa chevelure flottante était d'un noir brillant; ses dents étaient blanches comme des perles; mais ces avantages ne formaient qu'un contraste plus horrible avec des yeux insipides, qui paraissaient presque de la même couleur que leurs blanches et sombres orbites; une peau ridée, et des lèvres noires et serrées l'une contre l'autre. Les différents événements de la vie ne sont pas aussi variables que les sensations du cœur humain. Je n'avais pas cessé de travailler pendant près de deux ans, dans le seul but de donner l'être à un corps inanimé. Dans cette vue, j'avais négligé mon repos et ma santé: j'avais désiré atteindre ce but avec une ardeur immodérée; et, maintenant que j'y étais parvenu, la beauté du rêve s'évanouit; mon cœur se remplit d'une horreur et d'un dégoût affreux. N'ayant pas la force de soutenir la vue de l'être que j'avais créé, je sortis de mon laboratoire, et me promenai long-temps en parcourant ma chambre, en tous sens, et sans songer au sommeil. Enfin, la fatigue succéda à mon agitation, et je me jetai sur mon lit pour chercher, pendant quelques moments, l'oubli de ma situation. Ce fut en vain: je dormis pourtant; mais je fus troublé par les rêves les plus effrayants. Je crus voir Élisabeth, brillante de santé, se promener dans les rues d'Ingolstadt. Charmé et surpris, je l'embrassai; en imprimant mon premier baiser sur ses lèvres, je les vis devenir livides comme la mort; je vis ses traits changer, et je crus tenir entre mes bras le cadavre de ma mère. Elle était couverte d'un linceul, dans les plis duquel je voyais ramper les vers du tombeau. Je m'éveillai saisi d'horreur; une sueur froide couvrait mon front; mes dents claquaient les unes contre les autres; et tous mes membres étaient en convulsion, lorsqu'à la clarté faible et jaunâtre de la lune qui donnait sur les croisées, je distinguai le malheureux..., le misérable monstre que j'avais créé. Il tenait les rideaux du lit; et ses yeux, si je puis les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Sa bouche s'ouvrit, et il fit entendre quelques sons inarticulés, en faisant des grimaces affreuses. Peut-être avait-il parlé; mais je n'entendis pas; il étendit une main, sans doute pour me retenir, mais j'échappai, et descendis précipitamment les escaliers. Je me réfugiai dans la cour de la maison, où je passai le reste de la nuit à me promener en long et en large dans la plus grande agitation, prêtant attentivement et avec crainte l'oreille au moindre bruit, comme s'il m'annonçait l'approche du démon à qui j'avais si malheureusement donné la vie.
Ah! quel mortel pourrait soutenir l'horreur de cette situation! Une momie à qui on rendrait l'âme, ne serait pas aussi hideuse que ce monstre. Je l'avais observé lorsqu'il n'était pas encore achevé: il était laid alors; mais, lorsque les muscles et les articulations purent se mouvoir, il devint si horrible, que le Dante lui-même n'aurait pu l'imaginer.
Je passai la nuit dans des transes cruelles. Tantôt mon pouls battait si vite et avec tant de violence, que je sentais la palpitation de tous les artères; tantôt je succombais presque de langueur et de faiblesse. Saisi d'horreur, je compris avec amertume combien je m'étais abusé: les rêves, dont je m'étais bercé si long-temps et avec tant de plaisir, étaient maintenant devenus un tourment pour moi. Comment n'aurais-je pas éprouvé ce tourment? Mon changement fut si rapide; mes espérances furent si cruellement déçues en tous points!
Le jour commença enfin à paraître; le temps était sombre et pluvieux. Cependant, mes yeux découvrirent l'église d'Ingolstadt, ses blancs clochers, et l'horloge qui marquait six heures. Le gardien ouvrit les portes de la cour qui avait été mon asile pendant la nuit: je sortis dans les rues; je me mis à les parcourir avec précipitation comme si je cherchais à éviter le misérable, et en tremblant de le rencontrer à chaque détour de rue. Je n'osais retourner à l'appartement que j'habitais; et je me sentais entraîné avec une vitesse prodigieuse, quoique trempé par la pluie qui tombait à verse d'un ciel noir et couvert.
Je continuai pendant quelque temps à marcher ainsi, essayant, par l'exercice du corps, de me soulager du poids qui accablait mon esprit. Je traversais les rues sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Mon cœur palpitait de frayeur, et et je marchais à pas irréguliers, sans oser regarder autour de moi:
Semblable à celui qui, en se promenant sur une route solitaire, est saisi de crainte et d'horreur, et qui, après s'être une seule fois retourné, presse le pas et n'ose plus détourner la tête; il craint qu'un ennemi effrayant ne marche derrière lui[2].
En continuant ainsi, j'arrivai enfin devant une auberge où descendaient ordinairement les voitures et les diligences. Je m'y arrêtai machinalement, et je restai pendant quelques minutes les yeux fixés sur une voiture qui arrivait par l'autre bout de la rue, et qui, en s'approchant, me parut être la diligence Suisse: elle s'arrêta à l'endroit même où j'étais; et, dès que la portière fut ouverte, je vis Henri Clerval, qui, en m'apercevant, s'élança dans mes bras. «Mon cher Frankenstein, s'écria-t-il, que je suis content de te voir! que je suis heureux de te rencontrer ici au moment même de mon arrivée»!
Rien ne put égaler le plaisir que j'éprouvai à la vue de Clerval; sa présence reportait toutes mes pensées vers mon père, Élisabeth, et toutes ces scènes domestiques dont le souvenir m'était si doux. Je tenais sa main; et, dans un moment, j'oubliai mes tourments et mon malheur; j'éprouvai tout à coup, et pour la première fois depuis plusieurs mois, une joie calme et sereine. J'accueillis mon ami de la manière la plus cordiale; et nous nous dirigeâmes vers mon collège. Clerval me parla pendant quelque temps de nos amis communs, et me dit combien il se félicitait d'avoir obtenu de venir à Ingolstadt. «Tu peux facilement, me dit-il, t'imaginer les efforts que j'ai dû employer, pour persuader à mon père qu'il n'était pas nécessaire à un négociant de ne connaître absolument que la tenue des livres; vraiment je ne me flatte pas d'avoir ébranlé son incrédulité; car sa réponse, constante à mes sollicitations, était toujours celle du maître d'école Hollandais dans le ministre de Wakefield: (j'ai 10,000 florins de rentes sans savoir le Grec, et cela ne m'empêche pas d'en jouir de bon cœur). Mais son affection pour moi a triomphé enfin de son mépris pour l'instruction; et il m'a permis d'entreprendre un voyage de découverte dans le pays de la science».
—«J'ai le plus grand plaisir à te voir, mais je n'en aurais pas moins à apprendre de toi comment se portent mon père, mes frères et Élisabeth».
—«À mon départ, ils étaient en bonne santé, et très-heureux, mais un peu fâchés de ne recevoir que si rarement de tes nouvelles. Cela me fait penser que j'ai à t'adresser des reproches de leur part. Mais, mon cher Frankenstein, continua-t-il, en s'arrêtant court, et en me regardant en face, je n'avais pas encore remarqué ta mauvaise mine, si maigre et si pâle; tu as l'air d'avoir veillé pendant plusieurs nuits.»
—«Tu as deviné juste; j'ai été dernièrement si plongé dans un travail, que je ne me suis pas donné assez de repos, comme tu vois. Mais j'espère bien sincèrement que je suis maintenant au terme de toutes ces occupations, et que j'en suis enfin délivré».
Je tremblais excessivement; je ne pouvais songer aux événements de la nuit précédente, ni à tout ce qui y faisait allusion. Je marchais d'un pas rapide, et nous arrivâmes bientôt à mon collège. Je réfléchis alors, et je frissonnai à l'idée que la créature que j'avais laissée dans mon appartement, pourrait y être encore, vivre et se promener. Je tremblais de voir ce monstre; mais je craignais encore plus qu'Henri ne le vit. Je le priai donc de rester quelques minutes au bas de l'escalier, et je montai dans ma chambre. J'allais ouvrir la porte, et je ne m'étais pas encore recueilli. Je m'arrêtai alors, en frissonnant. Je poussai la porte avec force, à la manière des enfants qui s'imaginent trouver un spectre qui les attend dans l'autre extrémité: mais rien ne parut. Je marchais avec crainte: l'appartement était vide, et ma chambre était aussi délivrée de son hôte hideux. J'avais peine à croire à mon bonheur; certain enfin de l'absence de mon ennemi, je frappai mes mains de joie, et je courus vers Clerval.
Nous montâmes dans ma chambre, où le domestique nous apporta aussitôt à déjeuner; mais je ne pouvais me contenir. Je n'étais pas seulement troublé par la joie; je me sentais agité aussi par un excès de sensibilité, et par les battements rapides de mon pouls. Je ne pouvais rester un seul instant à la même place; je sautais sur les chaises, je frappais des mains, et je riais aux éclats. Clerval attribua d'abord l'état extraordinaire dans lequel il me voyait au plaisir que me causait son arrivée; mais en m'observant avec plus d'attention, il vit dans mes yeux un égarement dont il ne put se rendre compte; et il fut aussi effrayé qu'étonné de mes éclats de rire immodérés, dont aucun ne venait du cœur.
—«Mon cher Victor, s'écria-t-il, pour l'amour de Dieu, dis-moi ce que tu as? Ne ris pas de cette manière. Comme tu es mal! Quelle est la cause de tout ce que je vois?
—»Ne me le demande pas, lui dis-je, en me mettant les mains sur les yeux, car je crus voir le monstre horrible se glisser dans la chambre; il peut dire.—ah! sauve moi! sauve moi»! Je m'imaginais que le monstre me saisissait; je me débattais avec fureur, et je cédai à un violent accès.
Pauvre Clerval, qu'a-t-il dû éprouver? En quelle amertume se changeait la joie qu'il s'était promise à nous revoir! Mais je n'étais pas le témoin de sa douleur; car j'étais sans vie, et je ne recouvrai les sens que long-temps, long-temps après.
Tel fut le commencement d'une fièvre nerveuse, qui me retint plusieurs mois. Pendant tout ce temps, Henri seul me soigna. J'appris par la suite qu'il avait caché à Élisabeth et à mon père l'excès de mon égarement, pour épargner des chagrins à l'un, qui, dans un âge avancé, ne pourrait entreprendre un aussi long voyage, et à l'autre, qui ne pourrait supporter l'idée de ma maladie. Il savait que je ne pourrais avoir de soins meilleurs et plus assidus que les siens, et ferme dans l'espérance que je recouvrerais la santé, il ne douta pas que loin de mal agir, il ne fit une très-bonne action vis-à-vis de mes parents.
J'étais réellement très-malade, et rien n'était plus propre à me rendre à la vie que les attentions excessives et continuelles de mon ami. Le monstre, à qui j'avais donné l'existence, était toujours devant mes yeux; il était sans cesse l'objet de mes discours dans mon délire. Sans doute Henry fut surpris de mes paroles: il les prit d'abord pour les égarements de mon imagination troublée; mais la ténacité qui me portait à revenir continuellement sur le même sujet, lui donna lieu de penser que ma maladie avait réellement pour cause quelqu'événement extraordinaire et terrible.
Je me rétablis lentement, et après des rechutes fréquentes, qui alarmèrent et affligèrent mon ami. Je me souviens que la première fois que je devins capable d'observer avec une sorte de plaisir les objets extérieurs, je vis que les feuilles tombées avaient disparu, et que de jeunes bourgeons poussaient aux arbres qui ombrageaient ma fenêtre. C'était un printemps délicieux, et la saison eut une grande influence dans ma convalescence. Je sentis aussi renaître dans mon cœur des sentiments de joie et d'affection. Mon chagrin s'était dissipé, et bientôt je devins aussi gai qu'avant que je fusse en proie à ma funeste passion.
«Cher Clerval, m'écriai-je, que tu es aimable, que tu es bon pour moi! Au lieu d'employer tout cet hiver à l'étude, ainsi que tu te l'étais promis, tu l'as passé dans la chambre d'un malade. Comment pourrais-je jamais reconnaître ce service? J'éprouve le plus grand remords de t'avoir détourné de tes projets; mais tu pardonneras à ton ami.
—»J'en serai suffisamment dédommagé si tu ne te troubles pas; si tu te rétablis aussi promptement qu'il est possible. À présent que ton esprit me paraît tranquille, je te puis parler sur un sujet;... ne le puis-je»?
Je tremblai. Quel pouvait être ce sujet? ferait-il allusion à un objet auquel je n'osais même penser?
«Calme-toi, dit Clerval, qui me vit changer de couleur, je ne t'en parlerai pas si cela t'agite; mais ton père et ta cousine seraient bien heureux de recevoir une lettre écrite de ta main. Ils ne savent pas combien tu as été malade, et sont inquiets de ton long silence.
«N'est-ce que cela, mon cher Henry? Comment as-tu pu supposer que ma première pensée ne se porterait pas vers ces amis si chers, que j'aime, et qui méritent tant que je les aime»?
«Si telles sont maintenant tes dispositions, tu seras peut-être bien aise, mon ami, de voir une lettre qui est arrivée ici pour toi depuis plusieurs jours: elle est, je crois, de ta cousine».
[2]Coleridge's «Ancient Mariner».

CHAPITRE V

Clerval me remit la lettre suivante:

À V. FRANKENSTEIN.

«Mon cher Cousin,
»Je ne puis vous peindre l'inquiétude que nous avons tous éprouvée au sujet de voire santé. Nous ne pouvons nous empêcher de croire que votre ami Clerval nous cache la gravité de votre maladie: car voici plusieurs mois que nous n'avons vu de votre écriture, puisque vous avez été obligé, pendant tout ce temps-là, de dicter vos lettres à Henry. Il faut, Victor, que vous ayez été bien malade. Nous en sommes presqu'aussi malheureux, que nous l'étions après la mort de votre excellente mère. Mon oncle s'était persuadé que vous étiez très-dangereusement malade: nous l'avons empêché, mais non sans peine, d'entreprendre le voyage d'Ingolstadt. Clerval écrit toujours que vous allez mieux; j'espère vivement que vous nous confirmerez bientôt cette nouvelle par une lettre écrite de votre propre main; car, vraiment, Victor, nous sommes tous très-affligés de votre état. Qu'un mot de vous nous ôte toute crainte, et nous serons les êtres du monde les plus heureux. Votre père jouit maintenant d'une si bonne santé, que, depuis l'hiver dernier, il parait avoir dix ans de moins. Ernest a tellement grandi, que vous auriez de la peine à le reconnaître; il a maintenant près de seize ans, et ne paraît plus maladif, comme nous l'avons vu il y a quelques années: c'est un garçon tout-à-fait fort et animé.
»Hier au soir, j'ai eu une longue conversation avec mon oncle sur le parti qu'embrasserait Ernest. Dans un état continuel de maladie, pendant son enfance, il n'a pu prendre l'habitude du travail; et à présent qu'il jouit d'une bonne santé, il est sans cesse à courir au grand air, à gravir les montagnes, on à voguer sur le lac. J'ai proposé d'en faire un cultivateur; vous savez, mon cousin, qu'aucun état ne me paraît préférable. Un cultivateur mène la vie du monde la plus paisible et la plus heureuse, et se livre en même temps à un travail, dont les chances sont peu à craindre et les bénéfices presque certains. Mon oncle aurait voulu qu'il fit les études nécessaires pour être avocat, afin que par la suite il pût devenir juge. Mais, outre qu'il n'est nullement propre à une semblable profession, il est certainement plus honorable à lui de cultiver la terre pour la subsistance de l'homme, que d'être le confident, ou quelquefois le complice de ses crimes; car un homme de loi ne fait pas autre chose. Je disais que si les occupations d'un bon cultivateur n'étaient pas plus honorables, elles étaient du moins d'un genre plus agréable que celles d'un juge, qui avait le malheur de n'être jamais témoin que des crimes de l'homme. Mon oncle sourit en me disant que je devrais être avocat moi-même: cela mit fin à notre conversation.
»Je veux maintenant vous raconter une petite histoire qui vous plaira et vous intéressera peut-être. Vous souvenez-vous de Justine Moritz?—Non, sans doute.—Eh bien! je vous raconterai son histoire en peu de mots. Madame Moritz, sa mère, était veuve avec quatre enfants, dont Justine était le troisième. Cette jeune fille avait toujours été l'objet des prédilections du père; mais, par une étrange perversité, la mère ne pouvait la souffrir, et, après la mort de M. Moritz, elle la traita fort mal. Ma tante le remarqua, et pria la mère de Justine, qui était alors âgée de douze ans, de la laisser avec nous. Les institutions républicaines de notre pays ont donné lieu à des habitudes plus simples et plus heureuses, que celles qui dominent dans les grandes monarchies qui l'entourent. Il en résulte moins de distinction entre les différentes classes des habitants; il en résulte aussi que les dernières, qui sont moins pauvres et moins méprisées, conservent des habitudes plus pures et plus honnêtes. Un domestique à Genève ne sent pas de même que ceux de France et d'Angleterre. Justine, ainsi reçue dans notre famille, apprit les devoirs d'une servante: condition qui, dans notre heureux pays, ne renferme pas l'idée d'ignorance, et n'entraîne pas le sacrifice de la dignité d'un être humain.
»À présent, j'ose dire que vous vous rappelez à merveille l'héroïne de ma petite histoire: car vous aimiez beaucoup Justine. Je me souviens même que vous remarquiez autrefois, qu'un regard de Justine suffisait pour calmer votre mauvaise humeur, ainsi que l'Arioste parle de la beauté d'Angélique, tant elle avait un air candide et heureux. Ma tante connut beaucoup d'attachement pour elle, ce qui l'engagea à lui donner une éducation supérieure à celle qu'elle avait d'abord espérée. Ce bienfait fut bien placé; Justine était la petite créature du monde la plus reconnaissante: je ne veux pas dire qu'elle en fît profession; je ne l'ai jamais entendu l'exprimer par des paroles; mais ses yeux eussent fait croire qu'elle adorait presque sa protectrice. Quoique son caractère fût fort gai et souvent léger, elle faisait pourtant la plus grande attention au moindre geste de ma tante. Elle la regardait comme le modèle le plus parfait, et elle tachait d'imiter sa façon de parler et ses manières, au point que, même à présent, elle me la rappelle souvent.
»À la mort de ma chère tante, chacun était trop occupé de sa propre douleur pour faire attention à la pauvre Justine, qui l'avait soignée pendant sa maladie avec la plus vive affection. La pauvre Justine fut très-malade; mais elle était réservée à d'autres épreuves.
»Ses frères et sa sœur moururent l'un après l'autre, et sa mère resta sans autre enfant que la fille qu'elle négligeait. Cette femme, troublée par le cri de sa conscience, commença à croire que la mort de ses enfants préférés était un jugement du ciel, qui la punissait de sa partialité. Elle était Catholique Romaine, et je crois qu'elle fut confirmée dans l'opinion où elle était, par son confesseur. Aussi, peu de mois après votre départ pour Ingolstadt, Justine fut rappelée par sa mère repentante. Pauvre fille! elle pleura en quittant notre maison: elle était bien changée depuis la mort de ma tante; le chagrin avait mêlé à son humeur, autrefois si vive, une douceur et une langueur attrayantes. Son séjour dans la maison maternelle n'était pas de nature à lui rendre la gaîté. La pauvre femme était très-chancelante dans son repentir. Quelquefois elle priait Justine de lui pardonner sa dureté; mais bien plus souvent elle l'accusait d'avoir causé la mort de ses frères et de sa sœur. Madame Moritz, dont le caractère irascible ne fut d'abord qu'irrité par un état d'aigreur continuelle, repose maintenant en paix. Elle mourut aux premières approches du froid, au commencement de l'hiver dernier. Justine est revenue avec nous, et je vous assure que je l'aime tendrement. Elle est très-adroite, très-douce, et extrêmement jolie. Comme je vous l'ai déjà dit, ses manières et ses expressions me rappellent continuellement ma chère tante.
»Il faut aussi, mon cher cousin, que je vous parle un peu du gentil petit Guillaume: il est très-grand pour son âge; je voudrais que vous le vissiez, avec ses yeux bleus, doux et vifs, ses cils noirs et ses cheveux bouclés. Lorsqu'il sourit, on voit sur ses joues deux petites fossettes qui sont fraîches comme la rose. Il a déjà eu une ou deux petites femmes; mais Louisa Biron est sa favorite: c'est une jolie petite fille de cinq ans.
»Je pense, mon cher Victor, que vous serez bien aise que je vous parle un peu des bons habitants de Genève. La jolie mademoiselle Mansfield a déjà reçu les visites de félicitation sur son prochain mariage avec un jeune Anglais, nommé John Melbourne, écuyer. Sa vilaine sœur, Manon, a épousé, l'automne dernier, le riche banquier M. Duvillard. Votre bon camarade d'études, Louis Manoir, a été plusieurs fois malade depuis que Clerval est parti de Genève; il a déjà recouvré la santé, et il est sur le point d'épouser une très-aimable et très-jolie française, madame Tavernier. Elle est veuve et plus âgée que lui; mais on la trouve très-belle, et elle est aimée de tout le monde.
»Moi qui vous écris, je suis en bonne santé, mon cher cousin; mais je ne puis terminer ma lettre sans vous demander encore avec inquiétude des nouvelles de la vôtre. Mon cher Victor, si vous n'êtes pas trop malade, écrivez vous-même, et rendez heureux votre père et nous tous; ou.... Je n'ai pas la force de penser au malheur; mes pleurs coulent déjà. Adieu, mon très-cher cousin.
»ÉLISABETH LAVENZA».
Genève, 18 mars 17—
«Chère Élisabeth! m'écriai-je, après avoir lu sa lettre, j'écrirai sur-le-champ, et je mettrai fin à l'inquiétude qui doit la tourmenter». J'écrivis, et je fus très-fatigué d'avoir écrit; mais ma convalescence venait de commencer, elle continua régulièrement. Quinze jours après, je pus quitter la chambre.
Un de mes premiers devoirs fut de présenter Clerval à plusieurs professeurs de l'université. En agissant ainsi, je suivis une sorte d'usage qui m'était pénible, et qui convenait mal aux souffrances dont mon cœur avait été déchiré. Depuis la nuit fatale qui avait été témoin de la fin de mes travaux, et du commencement de mes malheurs, j'avais conçu une violente antipathie contre le nom même de la philosophie naturelle. Bien plus: dans un état complet de santé, la vue d'un instrument d'alchimie était capable de renouveler toutes mes agitations nerveuses. Henry s'en était aperçu, et avait fait disparaître tous mes appareils. Il avait aussi voulu que je quittasse mon appartement; car il avait remarqué que j'évitais d'aller dans la chambre qui m'avait auparavant servi de laboratoire. Mais tous les soins de Clerval furent perdus au moment où j'allai rendre visite aux professeurs. M. Waldman me mit à la torture, en louant avec bonté et chaleur mes progrès étonnants dans les sciences. Il ne tarda pas à voir que cette conversation me gênait; mais, n'en devinant pas la véritable cause, il l'attribua à la modestie, et cessa de vanter mes progrès, pour parler de la science elle-même, avec le désir bien évident que je me misse à en parler. Que pouvais-je faire? il voulait me plaire, et il me tourmentait. Je souffrais comme s'il avait placé, un à un devant moi, ces instrument qui devaient servir dans la suite à me conduire à une mort lente et cruelle. Je souffrais de ce qu'il disait, sans oser montrer la peine que j'éprouvais. Clerval, qui était toujours si prompt à discerner les sensations des autres, détourna la conversation, en alléguant pour excuse son ignorance complète, et donna à la conversation un tour plus général. Je remerciai mon ami du fond de mon cœur, mais je ne parlai pas. Je vis clairement qu'il était surpris, mais il n'essaya jamais de m'arracher mon secret; et, quoique je l'aimasse avec un mélange d'affection et de respect qui ne connaissaient pas de bornes, je ne pouvais cependant me décider à lui confier l'événement qui était si souvent présent à ma mémoire, mais dont je craignais d'imprimer trop profondément le souvenir à un autre.
M. Krempe ne fut pas aussi docile; et, dans mon état de sensibilité excessive, ses éloges brusques et grossiers me firent même plus de mal que la bienveillante approbation de M. Waldman. «Savant collègue! s'écria-t-il; je vous assure, M. Clerval, qu'il nous a tous surpassés. Oui; regardez-moi si cela vous plaît, mais ce que je dis n'en est pas moins vrai. Un jeune homme qui, il y a quelques années, croyait en Cornélius Agrippa, aussi fermement qu'en l'Évangile, s'est maintenant mis à la tête de l'université; et s'il n'est bientôt à bas, nous ne pourrons tenir à côté de lui.—Allons, allons, continua-t-il, en voyant mon air de souffrance, M. Frankenstein est modeste; c'est une excellente qualité pour un jeune homme. Les jeunes gens doivent se défier d'eux-mêmes, vous savez, M. Clerval; j'étais comme lui dans ma jeunesse; mais cela passe bien vite».
M. Krempe commença alors un éloge de lui-même, qui détourna la conversation d'un sujet qui me causait tant de mal.
Clerval n'aimait nullement la philosophie naturelle. Son imagination était trop vive pour s'arrêter aux minuties de cette science. Sa principale étude était celle des langues; son but, en s'y adonnant, était d'ouvrir un champ à son instruction, lorsqu'il serait de retour à Genève. Le Persan, l'Arabe et l'Hébreu, furent, après une étude approfondie du Grec et du Latin, l'objet de son application. Quant à moi, à qui la paresse avait toujours été odieuse; dans le désir de fuir les réflexions, et en haine de mes premières études, j'éprouvai un grand plaisir à être le condisciple de mon ami, et je ne trouvai pas seulement de l'instruction, mais encore des consolations dans les ouvrages des auteurs Orientaux. Leur mélancolie est brûlante; et leur bonheur vous élève à une hauteur que je n'avais jamais connue dans l'étude des auteurs des autres pays. En lisant leurs écrits, il semble que la vie s'écoule sous un soleil brûlant et dans un jardin de roses, entre les sourires et les dédains d'une beauté cruelle, et dans un feu qui consume le cœur. Combien diffère la poésie forte et héroïque des Grecs et des Romains!
L'été se passa ainsi, et mon retour à Genève fut fixé pour la fin de l'automne; mais, retardé pour plusieurs motifs, je fus surpris par l'hiver et la neige, qui rendirent les chemins impraticables, et je remis mon voyage au printemps suivant. Je fus très-affligé de ce retard; car j'étais impatient de revoir ma ville natale et mes amis. Mon retour n'avait été différé aussi long-temps, que parce que je ne voulais pas laisser Clerval dans une ville étrangère, avant qu'il n'eût fait connaissance avec quelques-uns des habitants. Cependant, l'hiver se passa très-gaîment; et le printemps, qui fut plus tardif qu'à l'ordinaire, fut aussi plus beau et plus agréable.
Nous étions au mois de mai; et j'attendais de jour en jour la lettre qui devait fixer la date de mon départ, lorsqu'Henry me proposa de parcourir à pied les environs d'Ingolstadt, pour faire mes adieux au pays que j'avais si long-temps habité. Je me rendis avec plaisir à cette proposition; j'aimais l'exercice, et j'avais toujours eu Clerval, de préférence, à tout autre, pour m'accompagner dans ces sortes de courses, auxquelles je m'étais accoutumé dans mon pays natal.
Nous passâmes quinze jours à courir d'un côté et d'un autre. Ma santé et mon esprit étaient depuis long-temps rétablis, et s'affermissaient de jour en jour par l'air pur que je respirais, par l'accroissement naturel de mes forces, et la conversation de mon ami. L'étude m'avait éloigné auparavant de mes condisciples et m'avait rendu insociable; mais Clerval excitait les dispositions qu'une nature meilleure avait mises dans mon cœur. J'aimai de nouveau les beautés de la nature et l'enjouement des enfants. Excellent ami! avec quelle sincérité tu m'aimais! Tu cherchais élever mon esprit à la hauteur du tien. J'étais miné et affaibli par un travail profond; mais ta douceur et ton affection ont réchauffé et ranimé mes sens. Je redevins le même qui naguère aimait tout le monde et en était également aimé, qui n'avait ni soucis ni chagrins. Au temps de mon bonheur, la nature inanimée avait le pouvoir de me jeter dans les sensations les plus délicieuses. J'étais en extase à la vue d'un ciel sans nuages et de la verdure des champs. Il est vrai que la saison dont je parle était admirable; les fleurs du printemps embellissaient les jardins, pendant que celles d'été étaient près d'éclore: je n'étais pas troublé par les pensées qui, l'année précédente, m'avaient accablé d'un poids insurmontable, malgré mes efforts pour les éloigner.
Henry se réjouissait de ma gaîté, et partageait sincèrement mes sensations: il s'occupait de m'amuser, et il me rendait compte en même temps des sentiments de son âme. Dans cette occasion, les ressources de son esprit étaient vraiment étonnantes: sa conversation était pleine d'imagination; et très-souvent, à l'imitation des écrivains Persans et Arabes, il inventait des contes dont les idées et les passions étaient surprenantes. D'autres fois, il récitait mes poèmes favoris, ou proposait des arguments qu'il soutenait avec beaucoup d'esprit.
Nous retournâmes à notre collège un dimanche dans l'après-midi: des paysans dansaient, et toutes les personnes que nous rencontrions, paraissaient gaies et heureuses. J'étais dans l'enchantement: j'étais transporté par de vifs sentiments de joie et d'allégresse.»

CHAPITRE VI

À mon retour, je trouvai la lettre suivante de mon père:

À V. FRANKENSTEIN.

«Mon cher Victor,
»Tu as sans doute attendu avec impatience une lettre qui fixât l'époque de ton retour au milieu de nous. J'ai d'abord été tenté de ne t'écrire que quelques lignes, uniquement pour te dire le jour où j'espère pouvoir t'embrasser; mais je n'ose pas te rendre un cruel service. Quelle sera ta surprise, mon fils, au moment où tu attends une nouvelle heureuse et agréable, de n'en recevoir au contraire que de tristes et de douloureuses? Et comment, mon cher Victor, pourrai-je te raconter notre malheur? Pourquoi faut-il que je t'afflige, mon fils, toi qui es loin de nous, mais qui, dans ton absence, n'es pas devenu insensible à nos joies et à nos chagrins? Je voudrais te préparer au malheur que je vais t'apprendre, mais je sens que cela m'est impossible, même à présent que tes yeux parcourent la page, pour y chercher les mots qui doivent t'en donner l'horrible certitude.
»Guillaume n'est plus!... Ce charmant enfant, dont le sourire suffisait pour réjouir et ranimer mon cœur, qui était si doux et si gai à la fois! Victor a été assassiné!...
»Je n'essayerai pas de te consoler; je me bornerai à te raconter les détails de cet évènement.
»Jeudi dernier (7 mars), j'allai, accompagné de ma nièce et de tes deux frères, me promener à Plinpalais. Le temps était chaud, et si serein que nous prolongeâmes notre promenade plus que de coutume. La soirée était déjà fort obscure avant que nous eussions pensé à rentrer; mais en nous disposant au retour, nous ne retrouvâmes plus Ernest et Guillaume qui avaient été au-devant de nous. Nous restâmes donc assis à les attendre. Ernest vint bientôt, et nous demanda si nous avions vu son frère: il nous dit qu'ils étaient à jouer ensemble; que Guillaume l'avait quitté pour se cacher, qu'il l'avait inutilement cherché, et attendu ensuite pendant long-temps, mais qu'il n'était pas venu.
»Ce récit ne servit qu'à nous alarmer. Nous continuâmes à le chercher jusqu'à la nuit tombante, quand Élisabeth conjectura qu'il pouvait être retourné à la maison. Il n'y était pas. Nous revînmes avec des torches; car je ne pouvais me reposer en songeant que mon fils s'était perdu, et restait exposé à toutes les humidités et aux rosées de la nuit: Élisabeth éprouvait aussi une angoisse extrême. Vers cinq heures du matin, je découvris mon aimable enfant que la nuit précédente j'avais vu brillant et fort de santé, étendu sur le gazon, livide, sans mouvement, et portant au col l'empreinte des doigts du meurtrier.
»Il fut rapporté à la maison, et la douleur qui était peinte sur mon visage apprit à Élisabeth notre malheur. Elle voulut à toute force voir le cadavre. J'essayai d'abord de l'en empêcher; mais elle persista, entra dans la chambre où il était placé, examina précipitamment le col de la victime, et s'écria, on frappant des mains: «Dieu! j'ai assassiné cet enfant que j'aimais»!
»Elle s'évanouit, et ne reprit ses sens qu'avec beaucoup de peine. Revenue de son évanouissement, elle ne cessa de pleurer et de gémir. Elle me dit que le soir même, Guillaume l'avait priée de lui mettre au col un riche portrait de ta mère, qui lui appartenait. Nul doute que ce portrait, qui a disparu, n'ait tenté le meurtrier, et ne l'ait porté au crime. Nous ignorons quelle trace il aura suivie, malgré l'activité de nos recherches pour le découvrir; mais hélas! rien ne me rendra mon bien-aimé Guillaume.
»Viens, mon cher Victor; tu peux seul consoler Élisabeth. Elle pleure sans cesse, et s'accuse injustement d'être cause de la mort de Guillaume. Nous sommes tous plongés dans la douleur; ne sera-ce pas un motif de plus pour toi, mon fils, de revenir et de nous apporter des consolations? Ta chère mère! hélas, Victor! je puis le dire maintenant, remercie Dieu de ce qu'elle ne vit pas, pour être témoin de la mort cruelle et malheureuse de son plus jeune enfant.
»Viens, Victor; sans nourrir des idées de vengeance contre l'assassin, mais avec des sentiments de paix et de douceur, qui calmeront les blessures de nos cœurs, au lieu de les irriter. Entre dans la maison du deuil, mon ami, l'âme pénétrée de tendresse et d'affection pour ceux qui t'aiment, et non de haine contre tes ennemis.
»Ton affectionné et désolé père,
»ALPHONSE FRANKENSTEIN».
Genève 12 mai 17—
Clerval, qui m'avait observé pendant la lecture de cette lettre, fut surpris de voir le désespoir qui succédait à la joie que j'avais d'abord éprouvée en recevant des nouvelles de mes amis. Je jetai la lettre sur la table, et me couvris la figure de mes mains.
«Mon cher Frankenstein, s'écria Henry, lorsqu'il me vit pleurer avec amertume, seras-tu toujours malheureux? Mon cher ami, qu'est-il arrivé»?
Je lui fis signe de prendre la lettre, pendant que je parcourais la chambre dans la plus grande agitation; des pleurs coulèrent aussi des yeux de Clerval, lorsqu'il lut le récit de mon malheur.
«Mon ami, dit-il, je ne puis t'offrir aucune consolation; cette perte est irréparable. Que veux-tu faire?
»—Partir sur-le-champ pour Genève: viens avec moi, Henry, commander les chevaux».
Pendant la route, Clerval chercha à relever mon courage. Il n'employait pas les phrases communes de consolation, mais il partageait franchement ma douleur. «Pauvre Guillaume, disait-il; il dort maintenant avec son angélique mère. Ses amis sont dans le deuil et dans l'affliction; et lui, il est en paix: il ne sent plus les doigts de l'assassin: il ne connaît pas la douleur; la terre couvre ses jolies formes. Il ne peut plus être un objet de pitié; ceux qui survivent sont les plus à plaindre, et ils ne peuvent attendre de consolation que du temps. On doit mépriser ces maximes des Stoïciens, que la mort n'est pas un mal, et que l'esprit de l'homme doit être supérieur au désespoir causé par l'absence éternelle d'un objet aimé. Caton même pleurait sur le cadavre de son frère».
Clerval parlait ainsi, pendant que nous traversions les rues avec rapidité. Ses paroles s'imprégnaient dans mon cœur; et je me les rappelai ensuite quand je fus seul. En ce moment, dès que les chevaux furent arrivés, je me jetai dans une chaise, en disant adieu à mon ami.
Mon voyage fut triste. Mon premier désir était d'en voir le terme; car il me tardait d'arriver pour consoler mes amis affligés, et partager leur douleur; mais, en approchant de ma ville natale, je ralentis ma marche. J'avais peine à résister à la multitude des sentiments tumultueux dont j'étais assiégé. Je traversais des lieux chers à mon enfance, et que je n'avais pas vus depuis près de six ans. Que de changements depuis cette époque! Un tremblement de terre subit avait tout désolé; et mille autres petites circonstances pouvaient avoir, par degrés, amené d'autres altérations, qui, quoique plus lentes, n'étaient pas moins sensibles. Je fus saisi de crainte: je n'osais pas avancer; je me croyais exposé à toutes sortes de malheurs imaginaires, et je tremblais, sans que je pusse les définir.
Je restai deux jours à Lausanne, dans cet état pénible d'esprit. Je contemplais le lac: les eaux étaient paisibles, tout était calme autour de moi, et les montagnes couvertes de neige, ces palais de la nature, n'étaient pas changés. Le calme et la beauté du ciel me ranimèrent insensiblement, et je continuai mon voyage vers Genève.
La route longeait le lac, qui devenait plus étroit à mesure que j'approchais de ma ville natale. Je découvris plus distinctement les flancs noirs du Jura, et le sommet brillant du Mont-Blanc; je pleurais comme un enfant: «montagnes chères à mon cœur! lac majestueux! dans quel état vous recevez celui qui vous parcourut si souvent? Votre sommet est brillant; le ciel et le lac sont azurés et tranquilles. Est-ce un présage de paix, ou bien une insulte à mon malheur»?
Je crains, mon ami, de vous ennuyer, en appuyant sur ces circonstances préliminaires; mais je me rappelais alors les jours de mon bonheur, et je ne puis y penser encore sans plaisir. Ma patrie, ô ma chère patrie! qui peut mieux qu'un de tes enfants peindre le plaisir que j'éprouvai à la vue de tes sources, de tes montagnes, et surtout de ton lac chéri?
Cependant, plus j'approchais de la maison de mon père, plus j'étais tourmenté par la crainte et le chagrin. La nuit vint à étendre son voile sur la nature; et quand je pus distinguer à peine les montagnes dans l'obscurité, je sentis que ma douleur était plus vive. Je me représentai une longue et effroyable suite de malheurs, et je prévis que j'étais destiné à devenir le plus infortuné de tous les hommes; hélas! j'ai prédit juste; et si je me suis trompé, c'est qu'en prévoyant et en redoutant tant de malheurs, je n'ai pas conçu la centième partie de tous ceux dont je devais être accablé.
Il était tout-à-fait nuit quand j'arrivai dans les environs de Genève. Les portes de la ville étant déjà fermées, je fus obligé de passer la nuit à Secheron, village situé à une demi-lieue à l'est de la ville. Dans une disposition d'esprit qui ne me permettait aucun repos, je voulus profiter de la sérénité du ciel pour voir l'endroit où mon pauvre Guillaume avait été assassiné. Je ne pouvais traverser la ville. Je me déterminai à passer le lac dans un bateau pour arriver à Plinpalais. Pendant ce court voyage, je vis sur le sommet du Mont-blanc les éclairs briller d'un éclat surprenant, et l'orage s'approcher avec rapidité; je touchai le rivage, et je montai sur une petite colline pour en observer les progrès. Il avançait au milieu d'un ciel qui se couvrait de nuages. Je sentis bientôt tomber de larges gouttes de pluie. L'orage éclata tout-à-coup avec violence.
Je quittai ma place et poursuivis ma route, malgré l'obscurité et l'orage qui croissaient à chaque minute, et malgré le tonnerre qui grondait au-dessus de ma tête avec une force effrayante, répété par les échos de Salève, du Jura, et des Alpes de la Savoie. J'étais ébloui par les éclairs qui se réfléchissaient dans le lac, et le rendaient semblable à une vaste nappe de feu; je fus même un moment dans une obscurité profonde, qui dura jusqu'à ce que l'éblouissement de mes yeux eût cessé. L'orage, comme il arrive souvent en Suisse, paraissait venir à la fois de plusieurs parties du ciel. C'était au nord de la ville qu'il était le plus violent, au-dessus de cette partie du lac qui est située entre le promontoire de Belrive et le village de Copêt. Un autre orage montrait le Jura à la lueur se faibles éclairs. Un troisième obscurcissait et découvrait tour-à-tour le môle, montagne escarpée à l'est du lac.
Témoin d'un spectacle si magnifique et si terrible à la fois, je marchais à pas précipités. Cette guerre majestueuse dans les cieux, élevait mes esprits; je frappai des mains en m'écriant avec force: «Guillaume, ange chéri! voici tes funérailles et tes chants funèbres»! En disant ces paroles, j'aperçus dans l'obscurité un fantôme qui sortit d'une touffe d'arbres auprès de moi; je fixai mes yeux sur lui pour le reconnaître: je ne pus m'y méprendre. Un éclair brilla et le découvrit entièrement à ma vue; sa stature gigantesque et la difformité de son aspect plus hideux qu'aucune forme humaine, ne me permirent pas de douter que ce ne fût le malheureux, l'infâme démon à qui j'avais donné la vie. Que faisait-il là? serait-il l'assassin de mon frère? (Je frémis à cette pensée). Elle entra subitement dans mon esprit, et y domina comme si elle était réelle. Je sentais mes dents s'entrechoquer, et je fus forcé de m'appuyer contre un arbre. En peu de temps le fantôme fut loin de moi, et disparut dans l'obscurité. Quel être humain aurait pu donner la mort à ce bel enfant? Son assassin!... Je venais de le voir, à n'en pas douter. Je ne pouvais me tromper: j'avais une preuve irrésistible, c'est que j'y avais pensé. Je voulus poursuivre le démon, mais je ne pouvais espérer de l'atteindre; car à la lueur d'un nouvel éclair, je le vis gravir les rochers presque perpendiculaires du mont Salève, montagne qui borne Plinpalais au sud; il parvint bientôt au sommet, et disparut.
Je restai sans mouvement. Le tonnerre cessa; mais la pluie continua encore, et l'horizon fut enveloppé d'une obscurité impénétrable. Je repassai dans mon esprit les évènements que j'avais jusqu'ici cherché à oublier: la marche entière de mes progrès vers la création, l'apparition auprès de mon lit de l'être que j'avais formé et animé, et enfin son départ. Deux ans s'étaient presqu'écoulés depuis la nuit où il avait reçu la vie; était-ce son premier crime? Hélas! j'avais jeté dans le monde un monstre dépravé, qui se plaisait dans le carnage et la désolation; n'était-il pas l'assassin de mon frère?
On ne peut se figurer tout ce que je souffris pendant le reste de la nuit que je passai en plein air, mouillé et transi de froid. Mais je ne sentais pas les injures du temps; mon imagination était occupée de scènes de malheur et de désespoir! L'être que j'avais mis sur la terre, et à qui j'avais donné la volonté et le pouvoir de commettre des actions atroces, semblables à celle qui m'affligeait, me parut être mon propre vampire, un fantôme échappé du tombeau, et porté à détruire tout ce qui m'était cher.
Dès que le jour parut, je dirigeai mes pas vers la ville, dont les portes étaient ouvertes; et je courus à la maison de mon père. Ma première pensée fut de dire ce que je savais du meurtrier, et d'envoyer sur-le-champ à sa poursuite; mais je m'arrêtai, en réfléchissant à l'histoire que j'avais à raconter. Je devais parler d'un être que j'avais formé, et à qui j'avais donné la vie moi-même; que j'avais vu à minuit, au milieu des précipices d'une montagne inaccessible. Je me rappelai aussi la fièvre nerveuse dont j'avais été attaqué au moment même où j'avais animé ma création, et qui donnerait l'air du délire à une histoire d'ailleurs si peu probable. En effet, un semblable récit m'eût paru le rêve d'un insensé. Du reste, la nature singulière de l'être échapperait à toute poursuite, quand bien même ma famille céderait âmes instances, et se résoudrait à l'entreprendre. D'ailleurs, de quel avantage serait une poursuite? Qui pourrait arrêter un être capable d'escalader les flancs perpendiculaires du mont Salève? Ces réflexions fixèrent mes idées, et me portèrent à garder le silence.
Il était environ cinq heures du matin, quand j'entrai dans la maison de mon père. Je dis aux domestiques de ne pas réveiller la famille, et j'allai dans la bibliothèque, où j'attendis l'heure à laquelle ils avaient coutume de se lever.
Six ans s'étaient écoulés comme un songe, mais comme un songe qui avait laissé une trace ineffaçable; et j'étais à la même place où j'avais embrassé mon père pour la dernière fois, avant de partir pour Ingolstadt. Ce père chéri et respectable me restait encore! Je fixai les yeux sur un tableau qui m'offrait la figure de ma mère, et dans lequel mon père avait voulu retracer un trait de sa vie: c'était Caroline Beaufort dans les transports du désespoir, à genoux auprès du cadavre de son père. Ses vêtements étaient grossiers et ses joues pâles; mais il y avait un air de dignité et de beauté, qui laissait à peine accès au sentiment de la pitié. Au bas de ce tableau était une miniature de Guillaume, dont la vue m'arracha des pleurs. Ernest entra dans le moment: il m'avait entendu arriver, et s'était hâté de venir me joindre. Il témoigna en me voyant un plaisir mêlé de chagrin:—«Sois le bien venu, mon cher Victor, dit-il; ah! j'aurais voulu que tu fusses arrivé il y a trois mois; tu nous aurais trouvés tous gais et contents. Mais nous sommes maintenant malheureux; et je crains que tu n'aies un accueil plus mêlé de deuil que de joie. Notre père a un air si triste! cet évènement affreux semble avoir renouvelé dans son cœur le chagrin qu'il éprouva à la mort de maman. La pauvre Élisabeth aussi est tout-à-fait inconsolable». En parlant ainsi, Ernest fondait en larmes.
—«Ne m'accueille pas de la sorte, lui dis-je; calme-toi, mon ami; que je ne sois pas tout-à-fait malheureux, au moment où je rentre dans la maison de mon père après une si longue absence. Mais, dis-moi, comment mon père supporte-t-il ses malheurs? Et la pauvre Élisabeth, comment est-elle»?
—«Elle a bien besoin de consolation; elle s'est accusée d'avoir été la cause de la mort de mon frère, et elle en a été bien malheureuse! Mais depuis que l'assassin a été découvert...»
—«L'assassin découvert! bon Dieu! comment cela se peut-il? Qui pourrait essayer de le poursuivre? c'est impossible; il serait aussi facile d'arrêter les vents, ou de renfermer un torrent dans une paille».
—«Je ne sais ce que tu veux dire; mais nous avons tous eu une grande peine lorsqu'elle fut découverte. Personne ne l'aurait cru; et même Élisabeth en doute encore, malgré l'évidence la plus complète. En effet, qui aurait pu penser que Justine Moritz, qui était si aimable et qui avait tant d'attachement pour notre famille, ait pu tout à coup devenir si méchante»?
—«Justine Moritz! pauvre fille, est-ce elle qui est accusée? mais c'est bien à tort; tout le monde le sait; personne ne le pense; j'en suis certain, Ernest»?
—«Personne ne le croyait d'abord; mais plusieurs circonstances nous ont convaincus depuis presque malgré nous: sa conduite a été si louche, que je crains bien qu'il soit impossible de mettre en doute l'évidence des faits. Au reste elle doit être jugée aujourd'hui: tu connaîtras tout».
Il me raconta que, le jour où l'on avait découvert le meurtre de Guillaume, Justine était tombée malade et s'était mise au lit; que peu de jours après, un domestique examinant par hasard la robe qu'elle avait portée la nuit de l'assassinat, avait trouvé dans sa poche le portrait de ma mère, par lequel on présumait que le meurtrier avait été séduit. Le domestique le montra aussitôt à un autre, qui, sans en dire un mot à qui que ce fût de la famille, alla trouver le magistrat. C'est sur leur déposition que Justine a été arrêtée. Accusée de ce crime, la pauvre fille confirma le soupçon par un extrême embarras.
Ce concours de circonstances singulières n'ébranla pas ma confiance. Je répliquai avec force: «Vous êtes tous dans l'erreur; je connais l'assassin. Justine, la pauvre et bonne Justine est innocente».
Dans ce moment mon père entra. Je vis sur sa figure les traces profondes du chagrin; mais il essaya de m'accueillir avec gaîté; s'entretint avec moi de nos peines, et il voulait détourner la conversation du triste objet dont nous étions occupés, lorsqu'Ernest s'écria: «Bon Dieu, papa! Victor dit qu'il sait quel est l'assassin du pauvre Guillaume».
«—Nous le savons aussi, répondit mon père, et c'est un malheur; car, vraiment, j'aurais mieux aimé ne le jamais connaître, que de voir tant de dépravation et d'ingratitude, dans une personne qui me devait tout».
«—Mon cher père, vous êtes dans l'erreur, Justine est innocente».
«—Si elle l'est, Dieu a voulu qu'elle souffrît autant que si elle était coupable. Elle doit être jugée aujourd'hui; mais j'aime à croire qu'elle sera acquittée».
Ces paroles me calmèrent. J'étais intimement persuadé que Justine était innocente de ce meurtre, aussi bien que tout autre être humain. Je ne craignais donc pas que l'évidence fût assez forte pour qu'elle fut convaincue du meurtre. Dans cette persuasion, je devins plus calme, et j'attendis avec impatience le jugement, mais sans prévoir un résultat fâcheux.
Nous fûmes bientôt rejoints par Élisabeth. Le temps l'avait bien changée depuis que je l'avais vue. Six ans auparavant, c'était une jeune fille, jolie et vive, que tout le monde aimait et caressait; c'était maintenant une femme d'une taille et d'une physionomie fort remarquables. Son front grand et ouvert, décelait une merveilleuse intelligence jointe à une rare franchise de caractère. Ses yeux bruns exprimaient une douceur, mêlée à une tristesse qui avait pour motif son affliction récente. Ses cheveux étaient beaux, et noirs comme l'ébène; son teint superbe, et sa figure vive et gracieuse. Elle m'accueillit avec la plus grande affection. «Votre arrivée, mon cher cousin, me remplit d'espérance, dit-elle. Vous trouverez peut-être le moyen de mettre au jour l'innocence de ma pauvre Justine. Hélas! qui sera en sûreté, si elle est convaincue du crime? Je me repose sur son innocence avec autant de confiance que sur la mienne. Notre malheur est doublement affreux: nous n'avons pas seulement perdu notre aimable Guillaume; mais cette pauvre fille, que j'aime sincèrement, va nous être enlevée par une destinée encore plus cruelle. Si elle est condamnée, il n'y aura plus pour moi de bonheur; et, si elle est acquittée, comme je l'espère, je pourrai encore être heureuse, même après la mort affreuse de mon petit Guillaume».
—«Elle est innocente, ma chère Élisabeth répondis-je, et son innocence sera prouvée; ne crains rien, et rassure ton esprit par la certitude qu'elle sera acquittée».
—«Que vous êtes bon! on croit généralement qu'elle est coupable, et cette opinion cause mon tourment; car je sais qu'elle ne peut pas l'être. Mais, en voyant tout, le monde avoir contr'elle d'aussi fâcheuses préventions, je me suis abandonnée au désespoir». Elle versa des larmes.
«Ma chère nièce, dit mon père, essuie tes pleurs. Si Justine est innocente comme tu le crois, mets confiance dans l'équité de nos juges, et dans le soin avec lequel je préviendrai toute ombre de partialité».

CHAPITRE VII

Le procès devait commencer à onze heures: nous restâmes jusqu'à ce moment dans la tristesse. J'accompagnai à la cour mon père et le reste de la famille, qui étaient obligés de paraître comme témoins. Pendant tout le temps de ce misérable simulacre de justice, je souffris le plus cruel tourment. On allait décider, si le résultat de ma curiosité et de mes inventions illégitimes, causerait la mort de deux de mes semblables: l'un était un enfant charmant rempli d'innocence et de gaîté; l'autre était destiné à une fin bien plus terrible, à l'infamie et à l'horreur qui s'attachent à la mémoire du meurtrier. Justine était aussi une fille de mérite, et possédait des qualités qui promettaient de rendre sa vie heureuse. Ces dons, cet espoir, tout allait être enseveli dans une tombe ignominieuse, et c'est moi qui en étais la cause! Mille fois plutôt je me serais avoué coupable du crime attribué à Justine; mais, absent au moment où il fut commis, j'aurais été pris, en faisant une semblable déclaration, pour un insensé qui s'égare, et je n'aurais pas disculpé celle dont je faisais le malheur.
Justine avait l'air calme; elle était vêtue de deuil; et sa figure, toujours prévenante, paraissait d'une rare beauté, à laquelle ajoutait la solennité des sensations qui l'occupaient. Cependant, elle semblait se confier en son innocence, et ne pas trembler, quoiqu'elle fût observée et maudite par plus de mille personnes; car l'impression qu'avait pu produire sa beauté, s'effaçait de l'esprit des spectateurs, lorsqu'on pensait à l'énormité du crime dont elle était accusée. Elle était tranquille; mais sa tranquillité avait quelque chose de forcé; elle était instruite que son trouble avait été pris pour une preuve de son crime, et elle appliquait son esprit à paraître ferme. En entrant dans la salle, elle la parcourut des yeux, et découvrit bientôt la place que nous occupions. Une larme sembla mouiller sa paupière lorsqu'elle nous aperçut; mais elle se remit promptement: et un regard mêlé de tristesse et d'amitié, parut attester son entière innocence.
Le jugement commença; un avocat établit les charges, et plusieurs témoins furent appelés. On réunit contre elle plusieurs faits étrangers, qui furent attestés par des personnes qui n'avaient pas, comme moi, des preuves de son innocence. Elle était restée dehors pendant toute la nuit où le meurtre avait été commis; et, vers le matin, elle avait été vue par une femme du marché, près de l'endroit où l'on avait trouvé ensuite le corps de l'enfant. Cette femme lui avait demandé ce qu'elle faisait là; mais elle avait les yeux égarés, et ne fit qu'une réponse obscure et inintelligible. Elle était revenue à la maison vers huit heures; et, pressée de répondre où elle avait passé la nuit, elle déclara qu'elle avait cherché l'enfant, en s'informant avec empressement si l'on avait découvert quelque chose. En présence du corps, elle éprouva de violentes attaques de nerfs, et garda le lit pendant plusieurs jours. On produisit alors le portrait que le domestique avait trouvé dans sa poche; et, lorsqu'Élisabeth, d'une voix tremblante, attesta que c'était le même qu'elle, avait placé autour du col de l'enfant, une heure avant qu'il ne partit pour la promenade, un murmure d'horreur et d'indignation se fit entendre dans la salle.
On invita Justine à se défendre. Son visage s'était altéré à mesure que le jugement s'avançait: il exprimait fortement la surprise, l'horreur et la douleur. De temps en temps elle fondait en larmes; mais, invitée à se défendre, elle rassembla ses forces, et s'énonça d'une voix haute, quoique tremblante:
«Dieu connaît, dit-elle, toute mon innocence. Mais je ne prétends pas devoir mon acquittement à mes protestations. Je prouverai mon innocence par une exposition claire et simple des faits, qui ont été dirigés contre moi; et j'espère que le caractère que j'ai toujours montré, disposera mes juges à interpréter favorablement tout ce qui peut sembler douteux, et donner lieu à des soupçons contre moi».
Elle se mit à raconter, qu'avec la permission d'Élisabeth, elle avait passé la soirée de la nuit, où le crime avait été commis, chez une de ses tantes qui demeurait, à Chênes, village situé à environ une lieue de Genève. À son retour, vers les neuf heures, elle rencontra un homme qui lui demanda, si elle avait vu quelque trace de l'enfant qui était perdu. Alarmée par ces paroles, elle passa plusieurs heures à le chercher, laissa pendant ce temps fermer les portes de la ville, et se vit contrainte de passer une partie de la nuit, dans une grange dépendante d'une chaumière, parce qu'elle ne voulait pas réveiller les habitants, dont elle était bien connue. Ne pouvant goûter de repos ni de sommeil, elle quitta de bonne heure son asile, pour lâcher encore de trouver mon frère. Si elle était allée vers l'endroit où était le corps, c'était à son insu. Il n'était pas surprenant qu'elle eût été toute troublée, en répondant aux questions qui lui étaient faites par la marchande, puisqu'elle avait passé une nuit sans dormir, et qu'elle ignorait encore le sort du pauvre Guillaume. Quant au portrait, elle ne pouvait donner aucune explication.
«Je sais, continua la malheureuse victime, combien cette seule circonstance me charge, mais je ne puis y jeter aucune lumière. J'ai déclaré ne rien savoir; je n'ai plus qu'à faire des conjectures sur le fait, qu'il a été placé dans ma poche. Ici, j'éprouve un nouvel embarras. Je ne crois pas avoir d'ennemi sur la terre, et je suis convaincue que nul ne serait assez méchant pour me perdre en badinant. Le meurtrier l'y aurait-il placé lui-même? je n'en vois pas le motif: et même, en supposant ce fait, pourquoi aurait-il volé le bijou pour s'en défaire si promptement?
»Je confie ma cause à la justice de mes juges, sans conserver la plus faible espérance. Je demande la permission de produire quelques témoins pour qu'ils soient interrogés sur mon caractère; et, si leur témoignage n'atténue pas l'accusation du crime qui m'est attribué, je dois être condamnée, malgré mon innocence sur laquelle je compte pour être acquittée».
On entendit plusieurs témoins qui la connaissaient depuis quelques années, et qui en parlèrent avec éloge; mais la peur et l'horreur du crime dont elle était accusée, enchaînaient leur langue. Élisabeth vit que cette dernière ressource, que l'excellent caractère et la conduite irréprochable de Justine ne pouvaient la sauver; et, malgré une agitation violente, elle demanda à la cour la permission de prendre la parole.
«Je suis, dit-elle, la cousine du malheureux enfant qui a été assassiné: je puis même dire que je suis sa sœur, puisque j'ai été élevée par ses parents, et que j'ai toujours vécu avec eux depuis et long-temps même avant sa naissance.
»Avec ces titres, il peut paraître inconvenant que je m'explique dans cette occasion; mais, au moment de voir une malheureuse créature livrée à la mort par la lâcheté de ses prétendus amis, je désire qu'on me permette de rendre témoignage à son caractère. Je connais bien l'accusée. J'ai vécu avec elle dans la même maison, d'abord pendant cinq ans, et ensuite pendant près de deux ans. Durant tout ce temps, elle m'a paru la plus aimable et la meilleure créature du monde. Dans le cours de la dernière maladie de madame Frankenstein, ma tante, elle l'a soignée avec la plus tendre affection et le plus grand zèle. Depuis, elle a donné ses soins à sa mère, qui souffrait d'une cruelle maladie; et elle est devenue un objet d'admiration pour tous ceux qui la connaissaient. À la mort de sa mère, elle est revenue à la maison de mon oncle, où elle était aimée de toute la famille. Elle était fort attachée à l'enfant qui n'est plus, et elle était, pour lui, comme la mère la plus tendre. Quant à moi, je n'hésite pas à déclarer que, malgré toute l'évidence qui s'élève contr'elle, je la crois entièrement innocente. Rien n'a pu la porter à commettre l'action atroce qui lui est imputée. Je dirai du bijou, dont on se sert pour la charger le plus gravement, que je lui aurais volontiers donné, elle l'eût vivement désiré; tant je l'estime et l'apprécie».
Excellente Élisabeth! Un murmure d'approbation s'éleva; mais pour la généreuse personne qui intercédait, et non en faveur de la pauvre Justine, qu'on accusa d'une plus noire ingratitude, et qui excita l'indignation publique avec une violence nouvelle. Elle pleura pendant le discours d'Élisabeth; mais elle ne répondit pas. Mon agitation et mon angoisse furent extrêmes, tant que dura le jugement. J'étais convaincu de l'innocence de Justine; j'en avais la certitude. Le démon, qui avait assassiné mon frère (car je n'en doutai pas une minute), allait aussi, dans son plaisir infernal, livrer une personne innocente à la mort et à l'infamie. Je ne pus supporter l'horreur de ma situation; et, dès que la voix du peuple, et la figure des juges, eurent annoncé la condamnation de ma malheureuse victime, je sortis de la cour dans des transes cruelles. Les souffrances de l'accusée ne pouvaient égaler les miennes; elle était soutenue par son innocence; je me sentais déchiré par des remords dont je ne pouvais me délivrer.
Je passai la nuit la plus affreuse. Le matin j'allai à la cour, dans un état qui enchaînait ma langue: je n'osai faire la fatale question; mais j'étais connu, et l'officier devina la cause de ma visite. L'urne fatale avait reçu les boules; toutes étaient noires; Justine était condamnée.
Il me serait impossible de décrire ce que j'éprouvai alors. J'avais auparavant connu des sensations d'horreur, et j'ai tâché de les peindre par des expressions équivalentes; mais les mots ne pourraient donner une idée du désespoir horrible auquel je fus en proie dans ce moment. La personne, à qui je m'adressai, m'apprit que Justine venait d'avouer son crime. «Cet aveu, observa-t-il, était à peine nécessaire dans un cas aussi clair; mais je suis content qu'on l'ait obtenu, car aucun de nos juges ne voudrait condamner un criminel d'après les apparences, lors même qu'elles seraient aussi décisives qu'aujourd'hui».
À mon retour à la maison, Élisabeth me demanda avec empressement quelle était l'issue du procès.
«Ma cousine, répliquai-je, la décision est celle à laquelle vous devez vous être attendue; tous les juges aimeraient mieux voir dix innocents souffrir, que de laisser échapper un coupable. Au reste, elle a fait l'aveu du crime».
Ce fut un coup affreux pour la pauvre Élisabeth, qui avait eu une confiance inébranlable dans l'innocence de Justine.
«Hélas, dit-elle, comment croire désormais à la bonté humaine? Eh quoi! Justine pour qui j'avais une tendresse de sœur, n'avait-elle ce sourire de l'innocence que pour me trahir? Ses yeux, où brillait la douceur, semblaient inaccessibles à la sévérité ou à la mauvaise humeur, et cependant elle s'est souillée d'un meurtre»!
Bientôt après, nous apprîmes que la pauvre victime avait témoigné le désir de voir ma cousine. Mon père n'était pas de cet avis; mais il la laissa maîtresse de décider, en l'engageant à réfléchir sur cette visite. «Oui, dit Élisabeth, j'irai voir Justine, la coupable Justine; et vous, Victor, vous m'accompagnerez: je ne puis aller seule». L'idée de cette visite était un tourment pour moi, cependant je ne pus me refuser au désir d'Élisabeth.
Nous entrâmes dans une prison obscure. Justine était assise dans un coin, sur la paille, les mains retenues par des menottes, et la tête appuyée sur les genoux. Elle se leva en nous voyant entrer. Lorsque nous fûmes seuls avec elle, elle se jeta aux pieds d'Élisabeth, en pleurant amèrement. Ma cousine ne put retenir ses pleurs.
«Ah! Justine, dit-elle, pourquoi m'as-tu enlevé ma dernière consolation? Je croyais à ton innocence; avec cette pensée, j'étais bien malheureuse, mais je ne l'étais pas autant que je le suis à présent».
—«Et croyez-vous aussi que je sois criminelle? Vous joignez-vous aussi à mes ennemis pour m'accabler»? Sa voix fut étouffée par ses sanglots.
—»Lève-toi, ma pauvre fille, dit Élisabeth; pourquoi es-tu à genoux, si tu es innocente? Je ne suis pas au nombre de tes ennemis; je t'ai crue innocente, contre toutes les apparences, jusqu'au moment où j'appris que tu avais toi-même déclaré ton crime. Ce bruit est faux, dis-tu; sois bien persuadée, ma chère Justine, que ton aveu seul a pu ébranler un moment la confiance que tu m'inspires».
«J'ai fait un aveu; mais un aveu mensonger. Je l'ai fait, afin d'obtenir grâce; et maintenant ce mensonge pèse plus sur mon cœur que toutes mes fautes. Que le Dieu du ciel me pardonne! Depuis ma condamnation, je suis sans cesse assiégée par mon confesseur. Il m'a effrayée et menacée, au point que déjà je m'imaginais être le monstre dont il me parle incessamment. Il m'a menacée de l'excommunication et des feux de l'enfer, si je persévérais dans mes dénégations. Ma chère demoiselle, je n'avais personne pour me soutenir; tout le monde me regardait comme une misérable, vouée à l'ignominie et à la mort. Que pouvais-je faire? Dans un moment que je déteste, je souscrivis à un mensonge; et c'est seulement à présent que je suis vraiment à plaindre».
Elle s'arrêta pour fondre en larmes, et poursuivit en ces termes: «J'ai pensé avec horreur, mon excellente demoiselle, que vous me soupçonneriez d'un crime que le démon seul peut avoir commis; moi qui avais su mériter l'estime de votre bienheureuse tante, et votre affection personnelle. Cher Guillaume! bienheureux enfant, je le reverrai bientôt dans le ciel, où la paix nous est réservée; et c'est ma consolation, au moment où je vais souffrir l'ignominie et la mort».
—«Ah! Justine! pardonne-moi d'avoir pu un moment manquer de confiance en toi. Pourquoi faire un aveu? mais ne t'afflige pas, ma chère fille; je proclamerai partout ton innocence, et je forcerai d'y croire. Cependant il faut que tu meures; toi, ma compagne, toi qui étais pour moi plus qu'une sœur. Je ne pourrai survivre à un malheur aussi affreux».
«Ma chère, ma bonne Élisabeth, ne pleurez pas. Vous devriez me donner du courage en me parlant d'une meilleure vie, et m'élever au-dessus des misères de ce monde d'injustice et de malheur. Mon excellente amie, livrez pas au désespoir».
—«Je tâcherai de te consoler; mais je crains que ce malheur ne soit trop profond et trop cruel pour admettre aucune consolation, car il ne reste aucun espoir. Cependant, ma chère Justine, puisse le ciel t'envoyer la résignation, et élever ton âme au-dessus de ce monde. Ah! combien je hais ses parades si vaines et si dérisoires! Une personne est-elle assassinée? une autre est aussitôt privée de la vie en souffrant de longues tortures. Alors, les bourreaux, les mains encore teintes du sang de l'innocence, se persuadent qu'un tel acte est bien grand, et l'appellent compensation. Nom odieux! dès qu'il est prononcé, je sais qu'on va infliger des châtiments plus grands et plus affreux, que n'en a jamais inventé le tyran le plus cruel pour rassasier sa vengeance. Ce que je dis n'est pas pour te consoler, ma Justine, à moins que tu ne te réjouisses de sortir d'un séjour aussi malheureux. Hélas! plût à Dieu que je reposasse en paix avec ma tante et mon aimable Guillaume, loin d'un monde qui m'est odieux, et des hommes que j'abhorre».
Justine sourit languissamment.
—«Voilà, ma chère demoiselle, du désespoir et non de la résignation. Il ne faut pas que je suive l'exemple que vous me montrez. Parlez de ce qui peut me donner du calme, et non de ce qui sert à augmenter ma douleur».
Pendant cette conversation, je m'étais retiré dans un coin de la prison, pour cacher les horribles angoisses auxquelles j'étais en proie. Du désespoir! qui osait en parler? la pauvre victime, qui le lendemain allait franchir l'effrayante limite qui sépare la vie de la mort, n'éprouvait pas comme moi une agonie profonde et déchirante. Mes dents tremblaient les unes contre les autres; un soupir s'exhala du fond de mon cœur. Justine tressaillit, me reconnut, s'approcha de moi, et dit: «Mon cher monsieur, vous êtes bien bon de venir me visiter; vous ne croyez pas, j'espère, que je sois coupable». Je ne pus répondre.—«Non, Justine, dit Élisabeth, il est plus convaincu de ton innocence que je ne l'étais; car même après ton aveu, il ne voulait pas y ajouter foi».
—«Je le remercie sincèrement. Dans ces derniers moments, j'ai la plus grande reconnaissance pour ceux qui ont de moi une opinion favorable. Que l'affection des autres est douce pour une malheureuse comme moi! elle me soulage de plus de la moitié de mes maux; et je sens que je puis mourir en paix, à présent que mon innocence est reconnue par vous, ma chère dame, et par votre cousin».
Ainsi, la pauvre victime cherchait, en consolant les autres, à se consoler elle-même. Elle trouva enfin la résignation qu'elle désirait. Et moi, le véritable meurtrier, je sentis le remords s'élever dans mon sein: remords impérissable qui devait ne me laisser ni espérance, ni consolation. Élisabeth, en larmes, était aussi plongée dans l'affliction; mais sa douleur était celle de l'innocence, et semblable à ce nuage qui obscurcit un moment les rayons de la lune, la cache pour un moment, et ne peut en ternir l'éclat. L'horreur et le désespoir avaient pénétré dans le fond de mon cœur; je portais en moi-même un enfer que rien ne pouvait éteindre. Nous restâmes plusieurs heures avec Justine, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'Élisabeth put s'en éloigner. «Je voudrais, s'écria-t-elle, mourir avec toi; je ne puis vivre dans ce monde de misère».
Justine affecta un air de gaîté, tout en retenant avec difficulté des larmes amères. Elle embrassa Élisabeth, en disant, d'une voix à moitié étouffée: «Adieu, bonne et chère Élisabeth, ma tendre et unique amie. Puisse le ciel dans sa bonté vous bénir et vous conserver! puisse ce malheur être le dernier dont vous ayez à souffrir! Vivez, soyez heureuse; et que les autres soient heureux par vous».
En quittant la prison, Élisabeth me dit: «Vous ne savez pas, mon cher Victor, combien je suis soulagée, à présent que je suis convaincue de l'innocence de cette malheureuse fille. Il n'y aurait plus eu de bonheur pour moi, si j'avais été trompée dans ma confiance en elle. Dans le moment où je la croyais coupable, j'éprouvais une angoisse que je n'aurais pu supporter long-temps. Maintenant mon cœur est soulagé. L'innocente souffre; mais celle que je croyais aimable et bonne n'a pas trahi la confiance que j'avais en elle; et je suis consolée».
Aimable cousine! telles étaient vos pensées, douces comme vos yeux et votre voix. Mais moi... j'étais un malheureux dont la douleur en ce moment, était au-dessus de toute imagination.

CHAPITRE VIII

Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables. Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et difficiles à dépeindre.
Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à la mort.
Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers, sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».
Cet avis était bon; mais il n'était nullement applicable à ma position. J'aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler mes amis, si le remords ne s'était mêlé à mes autres sentiments. Je ne pus alors répondre à mon père qu'avec un regard de désespoir; et, depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.
Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison de Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre résidence à Genève n'était pas sans inconvénients; car, les portes de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était impossible de rester plus tard sur le lac. J'étais libre alors.
Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une barque et passais plusieurs heures sur l'eau. Tantôt, en déployant les voiles, j'étais poussé par le vent; tantôt, après avoir ramé jusqu'au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours, en m'abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était tranquille autour de moi; seul, j'étais agité au milieu des scènes belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence n'était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement des grenouilles voisines du rivage; eh bien! souvent j'étais tenté de me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m'engloutissent à jamais avec tous mes malheurs; mais j'étais retenu en pensant à la douleur de l'héroïque Élisabeth, que j'aimais tendrement, et dont l'existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon père, et au frère qui me restait: les laisserai-je, par une lâche désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que j'avais lancé au milieu d'eux?
Dans ces moments, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs! le remords m'ôtait toute espérance. J'avais causé des maux irréparables, et j'étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que j'avais créé, ne commit quelque nouveau forfait. J'avais un pressentiment confus que tout n'était pas fini, et qu'il commettrait encore quelque crime signalé, et dont l'énormité effacerait presque le souvenir du passé. J'avais toujours sujet de craindre, dès qu'une personne qui m'était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer l'horreur que m'inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se serraient, mes yeux s'enflammaient, et je brûlais d'ôter cette vie que j'avais donnée avec tant d'imprudence. Si je pensais à ses crimes et à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes, si j'avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la mort de Guillaume et de Justine.
Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était fortement ébranlée par l'horreur des derniers événements. Élisabeth était triste et découragée: elle ne trouvait plus de bonheur dans ses occupations accoutumées; il lui semblait que tout plaisir était un sacrilège envers les morts; elle pensait qu'une douleur éternelle et les larmes étaient le juste tribut qu'elle devait payer à l'innocence indignement sacrifiée. Ce n'était plus cette heureuse personne qui, quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et parlait souvent de l'inconstance de la fortune, et de l'instabilité de la vie humaine.
«En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres, comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais dans les livres ou dont j'entendais le récit, que des contes d'autrefois, ou des maux imaginaires; du moins ils étaient éloignés, et plus familiers à la raison qu'à l'imagination; mais maintenant le malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable; et, certes, si elle avait commis le crime qui l'a conduite à l'échafaud, elle serait la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux, assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait pris soin depuis sa naissance, et qu'elle paraissait aimer comme le sien! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne; mais je n'aurais pas hésité à regarder un être semblable comme indigne de rester dans le sein de la société: cependant elle était innocente. Je sais, je sens qu'elle l'était; vous partagez cette conviction, et votre opinion confirme la mienne. Hélas! Victor, quand le mensonge prend si bien l'air de la vérité, qui peut être assuré d'un bonheur certain? J'éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d'un précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et chercheraient à me pousser dans l'abîme. Guillaume et Justine ont été assassinés, et le meurtrier échappe; il reste dans le monde, libre? et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur l'échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de sort avec un être semblable».
J'écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J'étais le véritable meurtrier, non par le fait, mais par l'effet. Élisabeth remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit: «Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j'ai été affectée de ces événements; mais je ne suis pas aussi malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez calme, mon cher Victor; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du monde, qui pourra troubler notre tranquillité»?
En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux consolations mêmes qu'elle me donnait; mais, en même temps, elle sourit, afin d'écarter le sombre nuage qui m'entourait. Mon père, à qui l'expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que l'exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver, pensa qu'un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de me rendre cette tranquillité d'esprit dont je jouissais auparavant. C'est dans cette vue qu'il était venu à la campagne; ce fut dans la même vue qu'il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans la vallée de Chamouny. Je l'avais déjà parcourue; mais Élisabeth et Ernest ne la connaissaient pas; et tous deux avaient souvent témoigné un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette tournée, vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire, près de deux mois après la mort de Justine.
Le temps était singulièrement beau; et, si mon chagrin eut été de nature à se dissiper par quelque distraction, l'excursion que nous avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se proposait. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'être touché de la beauté de la scène; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin, sans pouvoir l'effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière d'Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés; et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous côtés, d'immenses montagnes et de précipices; nous entendions la rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir bruyamment autour de nous.
Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous nous élevions, plus l'aspect de la vallée était magnifique et enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des montagnes couvertes de pins, l'Arve impétueux, les hameaux qu'on voyait de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d'une beauté singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes s'élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre terre habitée par une autre race d'hommes.
Nous passâmes le pont de Pélissier; là, le ravin que forme la rivière s'ouvrit devant nous, et nous nous mimes à gravir la montagne qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser. Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige; mais nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles. D'immenses glaciers bordaient la route; nous entendions les avalanches tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre; nous pouvions même distinguer l'espèce de fumée qu'elles laissaient sur leur passage. Le mont Blanc, le suprême et magnifique mont Blanc, s'élevait du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait toute la vallée.
Pendant ce voyage, j'étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses réflexions. D'autres fois, je poussais l'animal au-devant de mes compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus tout. Lorsque j'étais à quelque, distance, je mettais pied à terre, et me jetais sur le gazon, accablé par l'horreur et le désespoir. Nous arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth étaient très-fatigués; Ernest, qui nous accompagnait, était content et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.
Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartements. Je ne sais si ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui éclairait le sommet du mont Blanc, et à écouter le bruit de l'Arve, qui coulait sous ma fenêtre.

CHAPITRE IX

Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau, mais nuageux. La source de l'Arveyron fut le premier but de notre curiosité: puis, nous parcourûmes la vallée jusqu'au soir. Ces scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées; et, si elles ne pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma famille, plus gaîment qu'il ne m'était arrivé depuis quelque temps. Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie: «Mon cher cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous êtes heureux; ne succombez plus à la tristesse».
Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrents, et d'épais brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me causait une impression dont je n'étais pas le maître: je revins à mes anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon père serait surpris de ce changement subit: je voulus l'éviter jusqu'à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentiments qui m'accablaient. Je savais aussi qu'on passerait la journée dans l'auberge; je résolus d'aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans craindre la pluie, l'humidité et le froid, que j'étais accoutumé à supporter. Je me souvenais de l'effet terrible et toujours nouveau, dont mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première fois. Son aspect m'avait alors rempli d'un ravissement sublime, qui donnait des ailes à l'âme, et la transportait de ce monde de ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés de la nature avait toujours l'effet d'élever mon esprit, et de me faire oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin: je résolus d'aller seul; je n'aurais voulu emmener personne; car la grandeur solitaire de la scène aurait cessé d'exister.
La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire de la montagne. C'est une scène effrayante de désolation. On voit dans mille endroits les traces de l'avalanche d'hiver: la terre est jonchée d'arbres brisés et renversés; les uns sont entièrement détruits, d'autres sont couchés sur les rochers saillants de la montagne, ou sur d'autres arbres qu'ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent continuellement; l'un d'eux est surtout si dangereux, que le plus léger bruit, par exemple, la voix d'une personne qui parle haut, donne à l'air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous de moi; d'épais brouillards, s'élevant des rivières qui la traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait abondamment d'un ciel noir, et augmentait l'impression mélancolique que je recevais de ces divers tableaux. Hélas! pourquoi l'homme se glorifie-t-il d'avoir des sensations supérieures à celles de la brute, puisqu'elles ne servent qu'à multiplier ses besoins? Si nous étions bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque libres; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.
Voulons-nous nous reposer? un rêve a le pouvoir d'agiter notre sommeil. Voulons-nous quitter le lit? une seule pensée peut troubler la journée. Sentir, concevoir, ou raisonner; rire ou pleurer; s'abîmer dans le malheur, ou bannir les soucis, n'est qu'une seule et même chose; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne peuvent se ressembler; rien ne peut durer; tout est variable!
Il était presque midi lorsque j'arrivai au sommet de la montagne. Je m'assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle était couverte de brouillards; les montagnes qui l'entourent en étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale: elle s'élève ou s'abaisse comme les flots d'une mer agitée, et parait sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d'une lieue d'étendue: je mis près de deux heures à la traverser. La montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi, s'élevait le mont Anvert, à la distance d'une lieue, et au-dessus le mont Blanc avec une majesté terrible. Je m'arrêtai dans une crevasse du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics, couverts de glace et éclatants, brillaient à la lumière du soleil parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse, éprouva alors une sorte de joie, et je m'écriai: «Esprits errants, s'il est vrai que vous soyez errants, et que vous ne reposiez pas dans vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux plaisir de la vie pour me porter parmi vous».
À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui s'avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait les crevasses de glace, parmi lesquelles j'avais marché avec précaution; il s'approcha, et me parut d'une stature qui excédait celle d'un homme. Je fus troublé: un brouillard couvrit mes yeux, et je me sentis évanouir; mais je fus bientôt remis par le vent froid des montagnes. En portant les yeux sur l'être qui approchait de plus en plus, je reconnus (objet de haine et d'effroi), celui que j'avais créé. Je frissonnai de rage et d'horreur, décidé à attendre son approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha; sa figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de perversité, et portait en même temps l'empreinte d'une laideur trop horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la remarquai à peine; la colère et la haine m'avaient d'abord privé de l'usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l'accabler de l'expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.
«Démon, m'écriai-je, oses-tu venir près de moi? et ne crains-tu pas que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance? Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise en poudre!.... Ah! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence, rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées»!
—«Je m'attendais à cette réception, dit le démon; le monde hait les malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus malheureux qu'aucun être vivant! Vous aussi, mon créateur, vous me détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l'existence, et à qui vous êtes attaché par des liens que la mort de l'un de nous pourra seule dissoudre. Vous voulez me tuer? Comment oser vous jouer ainsi de la vie? Faites votre devoir envers moi; je ferai le mien envers vous et le reste de l'espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je ne troublerai ni vous, ni elle; mais si vous vous y refusez, je rassasierai la mort, jusqu'à ce qu'elle regorge du sang de vos derniers amis».
—«Monstre abhorré! Démon que tu es! les tortures de l'enfer sont une vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon! tu me reproches de t'avoir créé; viens donc, que j'arrache l'existence que je t'ai si imprudemment donnée».
Ma rage était au comble: je m'élançai vers lui, poussé par tous les sentiments qui peuvent animer un homme, contre l'existence d'un autre.
Il m'échappa sans peine, et me dit: «Calmez-vous! Je vous engage à m'écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête maudite. N'ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver mon malheur! Quoique la vie ne soit qu'une accumulation de tourments, elle m'est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m'avez fait plus puissant que vous ne l'êtes vous-même; ma taille est supérieure à la vôtre; mes membres sont plus souples; mais je n'essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature; et je veux être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m'a donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont confiés. Ah! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées. Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un Adam; mais je suis plutôt l'ange déchu, que vous privez du bonheur, sans que j'aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je suis seul irrévocablement exclus. J'étais bienveillant et bon; le malheur m'a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je pratiquerai encore la vertu».
—«Éloigne-toi, je ne veux pas t'entendre. Il ne peut y avoir rien de commun entre toi et moi; nous sommes ennemis. Éloigne-toi, ou essayons nos forces dans un combat, où l'un de nous devra succomber».
—«Comment pourrais-je vous émouvoir? Rien ne vous portera à jeter un regard favorable sur votre créature, qui implore votre bonté et votre compassion. Croyez-moi, Frankenstein: j'étais porté au bien; mon âme respirait l'amour de l'humanité: mais ne suis-je pas isolé, misérablement isolé dans la nature? Vous m'abhorrez, vous qui êtes mon créateur; quel espoir puis-je avoir en vos semblables, qui ne me doivent rien? Ils me méprisent et me haïssent. Les montagnes désertes et les affreux glaciers sont mon refuge. J'ai erré ici pendant plusieurs jours; les cavernes de glace, que seul je ne crains pas, sont une demeure pour moi, et la seule que l'homme n'envie point. Je reste dans ces climats glacés, qui me sont plus favorables que l'homme. Si toute l'espèce humaine savait que j'existe, elle ferait comme vous, et s'armerait pour me détruire. Ne dois-je pas haïr, à mon tour, ceux qui m'abhorrent? Je ne garderai aucune mesure avec mes ennemis. Je suis malheureux, et ils partageront mon malheur. Cependant, il est en votre pouvoir d'adoucir mon sort, et de le délivrer d'un démon, qui, si vous n'y prenez garde, peut devenir si terrible, que, non-seulement vous et votre famille, mais mille autres seront enveloppés dans sa rage. Laissez-vous aller à la pitié, et ne me dédaignez pas. Écoutez mon histoire: lorsque vous l'aurez entendue, abandonnez-moi, ou ayez pitié de moi, selon que vous m'en jugerez digne; mais, écoutez-moi. Les criminels ont obtenu des lois humaines, toutes cruelles qu'elles soient, le droit de parler pour leur propre défense, avant d'être condamnés. Écoutez-moi, Frankenstein. Vous m'accusez d'un meurtre; et, cependant, vous détruiriez avec joie votre propre créature. Ah! louez l'éternelle justice de l'homme! Cependant, je ne vous demande pas de m'épargner: écoutez-moi; et alors, si vous pouvez, et si vous le voulez, détruisez l'ouvrage de vos mains».
—«Pourquoi me rappelles-tu des circonstances dont la pensée me fait frissonner, et que j'ai créées moi-même pour mon malheur? Maudit soit le jour, Démon exécrable, où tu vis, pour la première fois, la lumière! Maudites soient les mains qui t'ont formé! Malédiction sur moi-même! Tu m'as rendu malheureux au-dessus de toute expression. Tu ne m'as pas laissé la force de voir si je suis juste ou injuste envers toi: Éloigne-toi! délivre-moi de la vue de ta forme détestée».
—«Je puis vous en délivrer, mon créateur, dit-il, en plaçant, devant mes yeux, ses mains que je repoussai avec violence; ainsi, j'ôte à votre vue ce que vous abhorrez. Vous pouvez encore m'écouter, et m'accorder votre pitié: je vous la demande, au nom des vertus que j'ai possédées autrefois. Écoutez mon histoire; elle est longue et étrange, et la température de ce lieu n'est pas bonne pour vos sensations délicates; venez dans ma cabane sur la montagne. Le soleil est encore élevé dans les cieux; avant qu'il descende pour se cacher derrière ces précipices couverts de neige, et éclairer un autre monde, vous aurez entendu mon histoire, et vous pourrez vous décider. Il dépend de vous que je quitte à jamais le voisinage de l'homme, et que je mène une vie innocente, ou que je devienne le fléau de vos semblables, et l'auteur de votre prompte ruine».
À ces mots, il marcha à travers la glace: je le suivis. Mon cœur était gonflé, et je ne lui répondis pas; mais, en avançant je pesai les différents motifs dont il s'était servi, et me déterminai du moins à écouter son récit. Cette résolution, dans laquelle la curiosité entrait pour beaucoup, fut confirmée par un sentiment de compassion. Jusqu'à présent, j'avais cru qu'il était le meurtrier de mon frère: je voulus connaître si cette conviction était à tort ou à raison. Pour la première fois, aussi, je sentis quels étaient les devoirs d'un créateur envers celui qu'il a formé; je compris que je devais le rendre heureux, avant de me plaindre de sa méchanceté: ces motifs m'engagèrent à consentir à sa demande. Nous nous mîmes donc à traverser la glace y et à gravir le rocher opposé. L'air était froid; la pluie recommençait à tomber: nous entrâmes dans la cabane; le Démon avec un air d'allégresse, moi le cœur oppressé et l'esprit abattu. J'avais consenti à l'écouter; je m'assis auprès du feu qu'avait allumé mon odieux compagnon: il commença ainsi son histoire.

CHAPITRE X

«J'ai beaucoup de peine à me rappeler les premiers moments de mon existence; tous les événements de cette époque ne se retracent à ma mémoire qu'avec confusion et en désordre. Une étrange multiplicité de sensations me saisit; je vis, je touchai, j'entendis et je sentis à la fois; mais ce ne fut que long-temps après que j'appris à distinguer les opérations de mes divers sens. Je me souviens que, par degrés, une lumière plus forte agit sur mes nerfs, et me força de fermer les yeux. L'obscurité qui vint à régner me troubla; mais à peine m'en étais-je aperçu, qu'en ouvrant les yeux, comme je le suppose maintenant, la lumière vint de nouveau m'éclairer. Je marchai, et je crois que je descendis; mais je remarquai, dans ce moment, que mes sensations subissaient un grand changement. Auparavant, des corps sombres et opaques m'avaient entouré, sans que je pusse ni les toucher ni les voir; je vis alors que je pouvais errer en liberté, sans aucun obstacle que je ne pusse ou surmonter ou éviter. La lumière devint de plus en plus oppressive pour moi, et la chaleur me fatiguant à mesure que je marchais, je cherchai un endroit pour être à l'ombre. Ce fut dans la forêt, près d'Ingolstadt, que je me reposai de ma fatigue sur le bord d'un ruisseau, jusqu'à ce que, tourmenté par la fin et la soif, je m'éveillai de mon assoupissement. Je mangeai quelques graines que je trouvai sur les arbres ou sur le sol; j'étanchai ma soif au ruisseau, je m'étendis à terre, et m'endormis. Tout me parut sombre autour de moi lorsque je me réveillai; l'air était froid, et je fus presque effrayé, comme par instinct, de me trouver ainsi isolé. Avant de quitter votre appartement, j'avais ressenti le froid, et je m'étais couvert de quelques hardes; mais elles ne pouvaient suffire pour me protéger contre les rosées de la nuit. J'étais un malheureux sans appui, et digne de pitié; je ne connaissais rien et ne pouvais rien distinguer; mais, dominé par le chagrin qui me gagnait de toutes les manières, je m'assis et pleurai.
»Bientôt une douce lumière brilla dans les cieux, et me fit éprouver un sentiment de plaisir. Je me levai et vis un astre rayonnant sortir du milieu des arbres. Je contemplai avec une sorte d'étonnement cet astre dont la marche était lente, mais dont la lumière éclairait ma route, et j'allai de nouveau chercher des graines. J'avais encore froid, mais je trouvai, par hasard, sous un arbre un large manteau dont je me couvris, et je m'assis à terre. Aucune idée distincte n'occupait mon esprit; tout était confus. Je sentais la faim, la soif, la lumière et l'obscurité; d'innombrables sons frappaient mes oreilles, et des parfums divers mon odorat. Le seul objet que je pusse distinguer était la brillante lune, sur laquelle je fixai mes yeux avec plaisir.
»Les jours et les nuits s'étaient déjà succédés plusieurs fois, et l'astre de la nuit était considérablement diminué, lorsque je commençai à démêler mes sensations les unes des autres. Je distinguai insensiblement le clair ruisseau où j'étanchais ma soif, et les arbres qui m'ombrageaient de leur feuillage. Je fus dans l'enchantement d'avoir découvert qu'un son agréable, qui souvent frappait mon oreille, sortait du gosier des petits animaux aîlés, dont la masse innombrable avait bien souvent intercepté la lumière à mes yeux. Je commençai aussi à observer, avec plus de soin, les formes qui m'entouraient, et à voir les limites de la brillante voûte de lumière qui me couvrait. Tantôt je cherchais à imiter les chants agréables des oiseaux, sans pouvoir y réussir; tantôt je voulais exprimer mes sensations à ma manière; mais je rendais des sons rudes et inarticulés dont j'étais effrayé, alors même que je ne les entendais plus.
»La lune avait cessé de paraître; mais j'étais encore dans la forêt, quand son disque reparut de nouveau moins étendu. Pendant ce temps, mes sensations étaient devenues plus nettes, et mon esprit recevait chaque jour de nouvelles idées. Mes yeux s'accoutumaient à la lumière; je voyais les objets dans leur véritable forme; je distinguai l'insecte de l'herbe, et, par degrés, une herbe d'une autre. Le chant du passereau me sembla grossier, tandis que celui du merle et de la grive était doux et enchanteur.
»Un jour que j'étais transi de froid, je trouvai un feu qui avait été laissé par quelques mendiants vagabonds, et dont la chaleur me réchauffa agréablement. Dans ma joie, je mis la main sur les braises ardentes, mais je la retirai sur-le-champ en laissant échapper un cri de douleur. Combien il me sembla étrange que la même cause produisit des effets si opposés! J'examinai les matières du feu, et à ma satisfaction, je m'aperçus qu'il était composé de bois. Je réunis promptement quelques branches; mais elles étaient humides et ne purent s'allumer. J'en fus affligé, et je m'assis en examinant de nouveau l'action du feu. Le bois mouillé que j'avais placé auprès, se sécha et s'enflamma. Je réfléchis sur ce fait, et en touchant les branches je découvris la cause, et m'occupai à rassembler une grande quantité de bois que je mis à sécher, et que je destinai à l'entretien du feu. La nuit vint, et le sommeil avec elle; j'eus la plus grande crainte que mon feu ne s'éteignit; je le couvris avec soin de bois sec et de feuilles, au-dessus desquelles je plaçai des branches humides; j'étendis alors mon manteau, me couchai sur la terre, et me livrai au sommeil.
»Réveillé dès le matin, j'eus pour premier soin de visiter le feu. Je ne l'eus pas plutôt mis à découvert, qu'un léger vent l'enflamma bientôt. Ce fut une nouvelle remarque pour moi; je fis avec des branches une espèce d'éventail pour rallumer les braises, si elles étaient près de s'éteindre. Au retour de la nuit, je vis avec plaisir que le feu avait le double avantage d'éclairer et de chauffer, et que la découverte de cet élément m'était utile pour ma nourriture; car il me parut que quelques-uns des mets, que les voyageurs avaient laissés, étaient cuits, et avaient bien meilleur goût que les graines que je cueillais aux arbres. J'essayai donc de préparer ma nourriture de la même manière, en la plaçant sur les charbons embrasés. Je vis que les graines étaient dépouillées par cette opération, et que les noix et les racines en étaient bien meilleures.
»Cependant, la nourriture devint rare, au point que je passais souvent la journée entière à chercher vainement quelques glands pour assouvir ma faim. Frappé de cette observation, je résolus de quitter le lieu que j'avais habité, pour en chercher un où je pourrais plus facilement satisfaire le petit nombre de besoins que j'éprouvais. Dans cette émigration, je m'affligeai profondément de la perte du feu que le hasard m'avait présenté, et que je ne savais comment rallumer. Je passai plusieurs heures à réfléchir sérieusement à cette difficulté; mais je fus obligé d'abandonner tous les essais que je faisais pour la vaincre; et, enveloppé de mon manteau, je m'enfonçai dans le bois, en me dirigeant vers le soleil couchant. Je passai trois jours à errer de cette manière, et enfin je découvris la campagne. La neige était tombée en abondance pendant la nuit précédente, et les champs étaient d'une blancheur uniforme. Cette vue me parut triste, et je sentis mes pieds glacés par la substance froide et humide qui couvrait la terre.
»Sept heures venaient de sonner: j'étais impatient de pourvoir à ma nourriture et de trouver un abri. Enfin, j'aperçus une petite cabane sur un terrain élevée et qui avait sans doute été bâtie pour la commodité de quelque berger. C'était un spectacle nouveau pour moi: j'en examinai la structure avec beaucoup de curiosité. La porte était ouverte; j'entrai. Un vieillard était assis près d'un feu, sur lequel il préparait son déjeuner. Au bruit qu'il entend, il se retourne, me voit, pousse un cri, sort de la cabane, et court à travers les champs avec une rapidité dont il paraissait à peine capable à son extérieur débile. Je fus un peu surpris de sa forme, qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu, et surtout de sa fuite. Mais je fus enchanté en regardant la cabane. La neige ni la pluie n'y pouvaient pénétrer; la terre était sèche, et elle me présentait alors une retraite aussi délicieuse et aussi belle, que semblait le Pandémonium aux génies de l'Enfer, après leurs souffrances dans le lac de feu. Je dévorai avec joie les restes du déjeuner du berger, qui consistait en pain, en fromage, en lait et en vin; mais sans être flatté de ce dernier objet; accablé par la fatigue, je m'étendis sur la paille et je m'endormis.
»Il était midi quand je me réveillai. Excité par la chaleur du soleil, qui se réfléchissait avec éclat sur la terre couverte de neige, je me déterminai à recommencer mes voyages; je pris soin de placer les restes du déjeuner du paysan dans une besace que je trouvai; et, pendant plusieurs heures, je poursuivis ma route à travers champs, jusqu'à un village où je parvins au coucher du soleil: je fus émerveillé. Des cabanes, d'agréables chaumières et d'élégantes maisons appelaient tour à tour mon admiration. Les végétaux dans les jardins, le lait et le fromage sur les fenêtres de quelques chaumières, excitaient mon appétit. J'entrai dans l'une des plus apparentes; mais j'avais à peine franchi le seuil de la porte, que les enfants jetèrent des cris, et qu'une des femmes s'évanouit. Tout le village fut en l'air; les uns se mirent à fuir, les autres à m'attaquer, au point que, fortement meurtri par les pierres et autres projectiles qu'on me lançait, je m'échappai dans la campagne, et me réfugiai, rempli d'effroi, dans une petite cabane abandonnée, et qui me paraissait bien chétive auprès des palais que j'avais vus dans le village. Cette cabane, cependant, était contiguë à une chaumière d'une apparence agréable; mais, après l'expérience que je venais de faire, et qui m'avait coûté si cher, je n'osai pas y rentrer. Le lieu qui me servait d'asile était construit en bois; mais il était si bas, que je ne pouvais m'y tenir debout qu'avec peine. Le sol n'était pas recouvert d'un plancher, mais il était très-sec. J'avais l'avantage de pouvoir me garantir dans cette enceinte de la neige et de la pluie, malgré le vent qui y pénétrait par d'innombrables fentes.
»Dans cette retraite, je m'étendis à terre, heureux de l'avoir trouvée, quelque mauvaise qu'elle fût, contre l'intempérie de la saison, et encore plus contre la barbarie des hommes.
»Dès le matin, je sortis de ma cabane pour voir la chaumière adjacente, et examiner si je pouvais rester dans l'habitation que j'avais trouvée. Elle était adossée à la chaumière, et entourée, sur les côtés qui étaient exposés, d'une étable à cochons et d'une source d'eau limpide. De l'autre côté, elle présentait une ouverture par laquelle j'étais entré. Je couvris alors de pierres et de bois toutes les crevasses par lesquelles je pouvais être aperçu, mais de manière à pouvoir les déranger dans l'occasion pour sortir: je ne recevais la lumière que par l'étable, mais je n'avais pas besoin d'en recevoir davantage.
»Je venais de disposer ainsi mon habitation, et de la garnir de paille fraîche, quand je vis de loin la figure d'un homme. Je rentrai; car je me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé la veille, pour me mettre en son pouvoir. Cependant, j'avais pourvu à ma subsistance pour ce jour-là, en enlevant un morceau de pain grossier; je m'étais emparé aussi d'une coupe, afin de boire, plus commodément que dans ma main, l'eau pure qui coulait auprès de ma retraite. Du reste, j'étais à l'abri de l'humidité, et je pouvais même éprouver quelque chaleur dans le voisinage de la cheminée de la chaumière.
»Avec ces précautions, je résolus de résider dans cette cabane, jusqu'à ce qu'une nouvelle circonstance me détournât de cette résolution. C'était vraiment un paradis, en comparaison de la sombre forêt, ma première résidence, des branches à travers lesquelles je recevais la pluie, et de la terre toujours humide. Je déjeunai avec plaisir: après ce repas, j'allais enlever une planche pour puiser un peu d'eau, lorsque j'entendis un pas. Je mis l'œil à une petite fente, et je vis une jeune personne, un seau sur la tête, passer devant ma cabane. Elle était jeune et gentille, différente de ce que m'ont paru depuis les villageoises et les servantes de ferme. Son vêtement était simple, et se composait d'un jupon bleu, et grossier, et d'une jaquette de toile; sa belle chevelure était tressée, mais sans ornement; son visage avait l'expression de la souffrance et de la tristesse. Elle disparut; mais elle revint bientôt, portant le seau qui était alors presque rempli de lait. Au moment où elle passa, elle parut incommodée du fardeau. Un jeune homme, dont la figure exprimait le plus profond désespoir, vint au devant d'elle, prononça quelques mots avec un air de mélancolie, prit le seau sur la tête de la jeune fille, et le porta lui-même dans la chaumière. Elle le suivit, et ils disparurent. Peu après, je vis le jeune homme, quelques outils à la main, traverser le champ derrière la chaumière. La jeune fille avait d'autres soins, tantôt dans la maison, tantôt dans la basse-cour.
»En examinant mon habitation, je reconnus qu'une des fenêtres de la chaumière en avait d'abord occupé une partie, mais les panneaux avaient été fermés avec du bois. Il y avait cependant dans un de ces panneaux, une petite fente presqu'imperceptible, et par laquelle l'œil pouvait à peine pénétrer. À travers cette fente, on distinguait une petite chambre très-propre et très-soignée, mais peu meublée. Dans un coin, auprès d'un petit feu, était assis un vieillard, la tête appuyée sur les mains, dans l'attitude de la douleur. La jeune fille était occupée à arranger la chaumière; elle prit dans un tiroir un objet qui exigea le mouvement de ses mains, et s'assit auprès du vieillard. Celui-ci tenait un instrument, et en tira bientôt des sons plus doux que le chant de la grive ou du rossignol. Ce tableau était agréable, même pour moi, pauvre malheureux, qui n'avais jamais auparavant rien vu de beau. Les cheveux blancs, et la physionomie bienveillante du vieillard, commandaient le respect, en même temps que les manières douces de la jeune fille inspiraient l'amour. Il joua un air doux et triste, et je vis des larmes couler des yeux de son aimable compagne, tandis que le vieillard n'y prit garde que lorsqu'elle poussa des sanglots. Il prononça quelques mots auxquels la belle créature ne répondit qu'en laissant l'ouvrage, et en tombant à ses pieds. Il la releva, et sourit avec tant de bonté et d'affection, que j'éprouvai des sensations d'une nature particulière et accablante: c'était un mélange de peine et de plaisir, tel que je n'en avais encore jamais éprouvé, soit par la faim ou le froid, soit par la chaleur ou le plaisir de manger. J'étais incapable de soutenir ces émotions: je quittai la fenêtre.
»Bientôt après le jeune homme revint, portant du bois sur ses épaules. La jeune fille le reçut à la porte, aida à le décharger de son fardeau, apporta quelques morceaux de bois, et les mit au feu; le jeune homme l'amena dans un coin de la chaumière, et lui montra un grand pain et un morceau de fromage. Elle parut contente, et s'empressa d'aller chercher dans le jardin quelques racines et quelques plantes, qu'elle plaça dans l'eau et ensuite sur le feu. Elle se remit ensuite à son ouvrage, pendant que le jeune homme alla dans le jardin, et parut occupé à bêcher la terre et à planter des racines. Une heure après, la jeune femme alla le rejoindre, et ils rentrèrent ensemble dans la chaumière.
»Pendant ce temps, le vieillard était resté pensif; mais à l'approche de ses compagnons il prit un air plus gai. Ils se mirent à table: le repas fut promptement terminé. La jeune femme fut encore occupée à arranger la chaumière; le vieillard se promena en dehors au soleil, pendant quelques minutes, appuyé sur le bras du jeune homme. Rien ne pouvait surpasser la beauté du contraste qu'offraient ces deux excellentes créatures. L'un était vieux, avait des cheveux blancs, et une physionomie qui respirait la bienveillance et la tendresse. La figure du jeune homme était douce et gracieuse, et ses traits de la plus belle régularité; cependant ses yeux et son attitude exprimaient le plus profond chagrin et le désespoir. Le vieillard rentra dans la chaumière; et le jeune homme, avec des outils différents de ceux dont il s'était servi le matin, dirigea ses pas à travers les champs.
»La nuit arriva bientôt; mais à mon grand étonnement, je vis que les habitants de la chaumière avaient un moyen de prolonger le jour par l'usage des lumières; et je fus charmé de voir que le coucher du soleil ne mettait pas fin au plaisir que j'éprouvais à observer mes voisins. Pendant la soirée, la jeune fille et son compagnon se livrèrent à différentes occupations que je ne comprenais pas; et le vieillard reprit l'instrument, qui produisit les sons divins qui m'avaient enchanté le matin. Dès qu'il eût cessé, le jeune homme se mit, non pas à chanter; mais à prononcer des sons monotones, qui ne ressemblaient nullement à l'harmonie de l'instrument du vieillard, ni aux chants des oiseaux; je sus depuis qu'il lisait à haute voix, mais alors je ne connaissais pas la science des mots ou des lettres.
»La famille donna quelques moments à ces différentes occupations, éteignit ses lumières, et se retira, suivant mes conjectures, pour se livrer au repos.

CHAPITRE XI

»Je m'étendis sur la paille sans pouvoir dormir. Je pensais à tout ce dont j'avais été témoin pendant le jour. J'étais surtout frappé des manières douces de ces gens; et je désirais aller les trouver, mais je n'osais m'y résoudre. Je me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé le soir précédent de la part des barbares villageois, et je me déterminai, quelque fût la conduite que je dusse tenir par la suite, à rester tranquille dans ma cabane, à observer, et à essayer de découvrir les motifs qui dirigeaient leurs actions.
»Les habitants de la chaumière se levèrent le lendemain matin avant le soleil. La jeune femme arrangea la chaumière et prépara à manger; le jeune homme partit après le premier repas.
»Cette journée se passa de même que la précédente. Le jeune homme était constamment occupé au dehors, et la jeune fille à différents travaux dans l'intérieur: Le vieillard, que je reconnus bientôt aveugle, passait ses heures de loisir avec son instrument, ou en contemplation. Rien ne pouvait surpasser l'amour et le respect, que les jeunes habitants de la chaumière montraient envers leur vénérable compagnon. Ils lui rendaient avec grâce tous les petits services d'affection et de devoir; et ils en étaient récompensés par son bienveillant sourire.
»Ils n'étaient pas entièrement heureux. Le jeune homme et sa compagne se retiraient souvent à l'écart, et avaient l'air de pleurer. Je ne connaissais pas le motif de leur malheur; mais j'en étais profondément affecté. Si ces aimables créatures étaient malheureuses, il était moins étrange que je le fusse, moi qui étais un être imparfait et isolé. Cependant, pourquoi ces êtres charmants étaient-ils malheureux? Ils possédaient une maison délicieuse qui, du moins, était telle à mes yeux; ils n'éprouvaient aucun besoin: ils avaient un feu pour les réchauffer lorsqu'ils ressentaient le froid, et des viandes exquises pour apaiser leur faim; ils étaient couverts de hardes excellentes; et, de plus, ils jouissaient de la société et de la conversation l'un de l'autre, en échangeant chaque jour des regards d'affection et de bonté. Que voulaient dire leurs larmes? Exprimaient-elles réellement la douleur? Je ne pus d'abord résoudre ces questions; mais une attention suivie et le temps m'expliquèrent beaucoup de choses qui paraissaient d'abord énigmatiques.
»Il se passa beaucoup de temps avant que je découvrisse l'unique cause de l'inquiétude de cette aimable famille; c'était la pauvreté dont ils avaient à supporter toute l'horreur. Ils n'avaient d'autre nourriture que les végétaux de leur jardin, et le lait d'une vache, qui en avait fort peu pendant l'hiver, et que ses maîtres pouvaient à peine soutenir. Il leur est arrivé souvent, je crois, de souffrir des atteintes poignantes de la faim, surtout aux deux plus jeunes habitants de la chaumière, qui, plusieurs fois, plaçaient à manger devant le vieillard, sans se rien réserver.
»Ce trait de bonté me toucha sensiblement. J'avais l'habitude, pendant la nuit, de dérober une partie de leurs provisions pour ma propre consommation; mais, touché de la peine que je faisais à ces excellentes gens, je cessai, et me nourris de graines, de noix, et de racines, que je cueillais dans un bois voisin.
»Je découvris aussi d'autres moyens de les aider dans leurs travaux. Je vis que le jeune homme passait une grande partie de ses journées à ramasser du bois pour le feu de la famille; pendant la nuit je prenais souvent ses outils, dont je connus bientôt l'usage, et je rapportais assez de bois pour la consommation de plusieurs jours.
»Je me souviens qu'à la première fois, la jeune femme en ouvrant la porte le matin, parut très-étonnée de voir une grande pile de bois. Elle dit quelques mots à haute voix, et le jeune homme accourut, en exprimant aussi sa surprise. Je remarquai, avec plaisir, qu'il n'alla pas à la forêt ce jour là, mais qu'il le passa à réparer la chaumière et à cultiver le jardin.
»Peu à peu, je fis une découverte d'un intérêt encore plus grand. Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours: j'appris et appliquai les mots feu, lait y pain et bois. J'appris aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que celui de père. La jeune fille s'appelait sœur ou Agathe, et le jeune homme Félix, frère ou fils. Je ne saurais décrire le plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que bon, très-cher, malheureux.
»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir, essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même. Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait au vieillard.
»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants. Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.
»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je, moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes? Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que, si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais continuellement sous les yeux.
»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce, leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle. Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette difformité!
»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations, et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins. Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à mesure que la saison avançait.
»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait, quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent, qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin bien plus agréable qu'elle n'avait été.
»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion, prononcer les mots bon génie, miracle; mais je ne comprenais pas alors la signification de ces termes.
»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux, les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix, se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur amour.
»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les mots que je comprenais.
»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps, changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de l'espérance, et de mille joies anticipées.

CHAPITRE XII

»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.
»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles. Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs délicieuses et de vues magnifiques.
»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.
»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom, Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par les grâces.
»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix, qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.
»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe, baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but. L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.
»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume, à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.
»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour comme le rossignol des bois.
»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi, et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa musique.
»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.
»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment, dans le premier village où j'étais entré.
»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil, que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais répéter presque tous les mots que j'entendais.
»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet d'étonnement et de plaisir.
»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les Ruines, ou Méditations sur les Révolutions des Empires, par Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait, disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques, le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.
»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible; la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements; mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.
»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe, et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté excessive, de rang, de naissance et de noblesse.
»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme. J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et désavouait.
»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!
»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre. J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement, sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe, n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi. Malheureux, malheureux que j'étais!
»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui lient mutuellement un être à un autre.
»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.
»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par une illusion innocente et presque pénible.

CHAPITRE XIII

»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi inexpérimenté que moi.
»Le vieillard se nommait de Lacey. Il était descendu d'une bonne famille de France, où il avait long-temps vécu dans l'abondance, respecté de ses supérieurs et chéri de ses égaux. Son fils avait été au service de son pays, et Agathe avait eu rang parmi les dames de la plus grande distinction. Peu de mois avant mon arrivée, ils avaient vécu dans une grande et riche cité, dont le nom est Paris, entourés d'amis, et jouissant de tous les agréments que procurent la vertu, le bon goût, ou un esprit cultivé.
»Le père de Safie avait été la cause de leur ruine. C'était un marchand Turc, qui avait habité Paris pendant plusieurs années; mais qui, pour des raisons que je ne pus apprendre, devint suspect au gouvernement. Saisi et jeté en prison le jour même où Safie arriva de Constantinople pour le rejoindre, il fut jugé et condamné à mort. L'injustice de cette sentence était criante; elle indigna tout Paris, dont l'opinion générale fut que la condamnation avait pour motif, moins le crime imputé au Turc, que sa religion et ses richesses.
»Félix avait assisté au jugement; en entendant la décision de la cour, il ne mit aucune borne à son horreur et à son indignation. Il fit, dès ce moment, le vœu solennel de le sauver, et il chercha alors les moyens de réussir dans cette entreprise. Après beaucoup d'efforts infructueux pour pénétrer dans la prison, il découvrit, dans une partie du bâtiment, une fenêtre fortement grillée, qui n'était pas gardée, et qui éclairait le donjon où l'infortuné Mahométan, chargé de chaînes, attendait, dans le désespoir, l'exécution de l'affreuse sentence. Félix visita la grille pendant la nuit, et fit connaître au prisonnier les intentions dont il était animé.
»Le Turc, étonné et ravi, tâcha d'exciter le zèle de son libérateur, en lui promettant des récompenses et des richesses. Félix rejeta ses offres avec mépris; cependant, en voyant l'aimable Safie, qui avait la permission de visiter son père, et qui, par ses gestes, exprimait sa vive reconnaissance, le jeune homme s'avoua, que le captif possédait un trésor qui serait le prix le plus beau de ses peines et de ses dangers.
»Le Turc s'aperçut promptement de l'impression que sa fille avait faite sur le cœur de Félix, et tâcha de le mettre encore plus dans ses intérêts, en promettait de la lui donner en mariage, dès qu'il serait parvenu en lieu de sûreté. Félix était trop délicat pour accepter cette offre; cependant il regarda la chance de cet événement, comme l'accomplissement de son bonheur.
»Les jours suivants, tandis que tout se préparait pour l'évasion du marchand, le zèle de Félix fut excité par plusieurs lettres de l'aimable Safie, qui parvint à exprimer ses idées dans le langage de son amant, par le secours d'un vieux domestique de son père, qui comprenait le Français. Elle le remerciait, dans les termes les plus ardents, des services qu'il voulait rendre à son père; et en même temps elle déplorait avec douceur son propre sort.
»J'ai des copies de ces lettres; car je sus, pendant ma résidence dans la cabane, me procurer ce qui était nécessaire pour écrire, et je voyais souvent les lettres entre les mains de Félix et d'Agathe. Avant de nous séparer, je veux vous les donner; elles confirmeront ce que je raconte: pour le moment, comme le soleil est déjà très-bas, je me bornerai à vous en dire la substance.
»Safie racontait que sa mère était une Arabe chrétienne, prise et emmenée en esclavage par les Turcs; qu'elle avait séduit, par sa beauté, le cœur du marchand, et qu'elle en était devenue l'épouse. La jeune fille parlait avec orgueil et enthousiasme de sa mère, qui, née libre, méprisait l'esclavage auquel elle avait été réduite. Elle instruisit sa fille dans les principes de sa religion, et lui inspira des pensées élevées et une indépendance d'esprit, défendues aux femmes par Mahomet. Elle mourut; mais ses leçons se gravèrent en caractères ineffaçables dans le cœur de Safie: celle-ci tomba malade en songeant à la nécessité de retourner en Asie, où elle serait renfermée dans un harem, et occupée à des amusements puériles, peu convenables à la disposition de son âme, accoutumée à de grandes idées et à une noble émulation pour la vertu, tandis qu'elle était flattée agréablement par la perspective d'épouser un chrétien, et de rester dans un pays où les femmes pouvaient prétendre à un rang dans la société.
»Le jour fut fixé pour l'exécution du Turc; mais, pendant la nuit qui devait la précéder, il avait quitté sa prison, et, avant que le jour ne parût, il était éloigné de plusieurs lieues de Paris. Félix avait obtenu des passeports en son nom, de même qu'aux noms de son père et de sa sœur. Avant de rien entreprendre, il avait communiqué son plan à son père, qui rendit facile le succès de la ruse, en quittant sa maison, sous le prétexte d'un voyage, et en se cachant avec sa fille, dans l'un des quartiers obscurs de Paris.
»Félix prit la route de Lyon avec les fugitifs, et les conduisit par le mont Cenis à Leghorn, où le marchand se décida à attendre une occasion favorable pour passer en quelque partie de la Turquie.
»Safie résolut de rester avec son père jusqu'au moment de son départ. Le Turc, de son côté, n'attendit pas ce moment, pour renouveler la promesse d'unir sa fille à son libérateur: Félix ne les abandonna pas; et, en attendant cet événement, il jouissait de la société de l'Arabe, qui lui montrait la plus simple et la plus tendre affection. Safie lui chantait aussi les airs délicieux de son pays natal; et il s'entretenait avec elle à l'aide d'un interprète, ou de regards expressifs.
»Le Turc permettait cette intimité, et encourageait les espérances des jeunes amants, tandis que dans son cœur il avait formé des plans tout opposés. Il ne pouvait supporter l'idée que sa fille fût unie à un chrétien; mais il craignait le ressentiment de Félix en montrant du refroidissement, et il savait qu'il était encore au pouvoir de son libérateur, s'il voulait le livrer au gouvernement Italien, sur lequel ils s'étaient réfugiés. Il conçut mille plans pour prolonger la ruse jusqu'à ce qu'elle ne fût plus nécessaire, et pour emmener secrètement sa fille avec lui. Les nouvelles qui arrivèrent de Paris secondèrent beaucoup ses projets.
»Le gouvernement de France était fort irrité de l'évasion de sa victime, et n'épargna rien pour découvrir et punir celui qui l'avait sauvée. Le complot de Félix fut promptement connu, et de Lacey fut jeté en prison avec Agathe. Ces nouvelles parvinrent à Félix, et l'arrachèrent à ses douces pensées. Son père, aveugle et âgé, et son excellente sœur, gémissaient dans un donjon malsain, tandis qu'il jouissait de la liberté, et de la société de celle qu'il aimait. Cette idée était un supplice pour lui. Il convint sur-le-champ avec le Turc, que s'il trouvait une occasion favorable de fuir avant son retour en Italie, Safie serait mise dans un couvent à Leghorn. Ce projet arrêté, il quitta l'aimable Arabe, partit pour Paris, et se livra à la vengeance des lois, dans l'espoir que cette démarche rendrait la liberté à M. de Lacey et à Agathe.
»Vain espoir! Ses parents et lui gémirent pendant cinq mois en prison, dans l'attente d'un jugement, qui prononça la confiscation de leurs biens, et les condamna à un exil perpétuel.
»Ils trouvèrent en Allemagne un misérable asile dans la chaumière où je les découvris. Félix ne tarda pas à connaître la perfidie du Turc, pour qui lui et sa famille souffraient une oppression inouïe. Ce Turc, en apprenant que son libérateur avait perdu toute fortune et tout crédit, était devenu traître à sa conscience et à l'honneur, et avait quitté l'Italie avec sa fille, en envoyant insolemment à Félix une petite somme d'argent, pour qu'il pût, disait-il, se faire un sort.
»Tels étaient les motifs qui affligeaient le cœur du jeune homme, et le rendaient, lorsque je le vis d'abord, le plus à plaindre de la famille. Il aurait pu supporter la pauvreté, et s'en glorifier même, puisqu'elle avait été la récompense de sa vertu; mais l'ingratitude du Turc et la perte de sa bien-aimée Safie, étaient des malheurs plus amers et plus irréparables. Cependant, dès que la jeune Arabe arriva, il se sentit ranimé par une nouvelle vie.
»À peine avait-on appris à Leghorn, que Félix était privé de sa fortune et de son rang, que le marchand ordonna à sa fille de ne plus penser à son amant, mais de se tenir prête à retourner avec lui dans sa patrie. Le cœur généreux de Safie en fut outragé; elle voulut faire des remontrances à son père, mais celui-ci la quitta avec colère, et en lui réitérant ses ordres tyranniques.
»Peu de jours après, le Turc entra dans l'appartement de sa fille, et lui dit précipitamment, qu'il avait des raisons de croire que le secret de sa résidence à Leghorn avait été divulgué, et qu'il serait bientôt livré au Gouvernement Français. Pour prévenir ce danger, il avait loué un vaisseau qui devait le transporter à Constantinople, et qui dans quelques heures serait à la voile. Il avait l'intention de laisser sa fille aux soins d'un serviteur fidèle, qui l'emmènerait aussitôt que la plus grande partie de ses biens serait arrivée à Leghorn.
»Seule avec elle-même, Safie réfléchit à la manière dont elle devait se conduire dans cette circonstance. Elle envisageait avec horreur l'idée de résider en Turquie; sa religion et ses sentiments l'en éloignaient. Par quelques papiers de son père, qui tombèrent entre ses mains, elle apprit l'exil de son amant et le nom du lieu qu'il habitait. Elle hésita quelque temps, mais enfin elle prit une détermination. Prenant avec elle quelques bijoux qui lui appartenaient, et une petite somme d'argent, elle quitta l'Italie, et partit pour l'Allemagne, accompagnée d'une domestique qui était de Leghorn, mais qui comprenait un peu la langue Turque.
»Elle arriva saine et sauve dans une ville, à environ vingt lieues de la chaumière de M. de Lacey, mais elle y fut retenue par sa suivante qui tomba dangereusement malade. Elle lui prodigua les soins de la plus tendre affection, sans pouvoir l'empêcher de succomber. Le hasard voulut que l'Arabe, qui resta seule, sans connaître la langue du pays et les usages du monde, tombât en bonnes mains. La maîtresse de la maison où elle avait fait séjour, avait su par l'Italienne le nom de l'endroit vers lequel elle se dirigeait, et, après la mort de cette pauvre fille, elle prit les mesures les plus convenables, pour que Safie arrivât sans danger à la chaumière de son amant».

CHAPITRE XIV

«Telle était l'histoire de mes chers voisins. J'en fus profondément frappé. J'appris même, en comparant les positions de la vie sociale qu'elle développait, à admirer les vertus de cette famille, et à détester les vices de l'espèce humaine.
»Cependant le crime me paraissait un mal dont j'étais loin. La bienveillance et la générosité étaient toujours devant mes yeux, et m'inspiraient le désir de devenir acteur dans cette scène active où tant d'admirables qualités étaient déployées et mises en jeu. Mais en faisant le récit des progrès de mon intelligence, je ne dois pas omettre une circonstance qui remonte au commencement du mois d'août de la même année.
»J'étais allé un soir, suivant ma coutume, dans le bois voisin, où je ramassais ma nourriture, et d'où je rapportais du bois pour mes protecteurs. Je trouvai par terre un portemanteau de cuir, qui contenait plusieurs articles d'habillement et quelques livres. Je m'en emparai avec empressement, et je revins avec ma prise dans ma cabane. Heureusement les livres étaient écrits dans la langue dont j'avais appris les éléments à la chaumière; c'étaient le Paradis perdu, un volume des Vies de Plutarque, et les Passions de Werther. Je ressentis la joie la plus vive de posséder ces trésors. Je me mis à étudier avec ardeur, et j'exerçais mon esprit sur ces histoires, pendant que mes amis se livraient à leurs occupations ordinaires.
»J'aurais peine à vous décrire l'effet de ces livres. Ils me présentèrent une infinité de nouvelles images et de nouveaux sentiments, qui me remplissaient quelquefois de ravissement, mais qui plus souvent me jetaient dans la plus profonde affliction. Dans Werther, dont l'histoire simple et touchante offre déjà beaucoup d'intérêt, on examine tant d'opinions, et on répand tant de lumières sur ce qui avait été précédemment obscur pour moi, que j'y trouvai une source intarissable de réflexions, et de nombreux motifs d'étonnement. Les habitudes douces et domestiques qu'il décrivait, les nobles sentiments et les sensations dont il parlait, et qui se portent vers un autre objet que soi-même, s'accordaient bien avec l'expérience que j'avais acquise parmi mes protecteurs, et avec les besoins qui naissaient pour toujours dans mon sein; mais Werther lui-même me parut un être plus divin qu'aucun de ceux que j'avais vus ou imaginés: son caractère était exempt de prétentions; mais il était réfléchi. Les discussions sur la mort et le suicide étaient propres à me remplir d'étonnement. Je ne prétendais pas juger la question; mais j'inclinai vers les opinions du héros dont je pleurai la fin, sans la comprendre précisément.
»Cependant, en lisant, je faisais une application plus personnelle à mes propres sensations et à mon état. Il me parut que j'avais quelque ressemblance, et en même temps une étrange différence avec les êtres dont je lisais l'histoire, et ceux dont j'écoutais la conversation. Je sympathisais avec eux, je les comprenais en partie, mais je n'avais pas l'esprit formé; je ne dépendais de personne, je n'avais de rapport avec qui que ce fût. Je pouvais librement cheminer vers la tombe; personne ne devait venir verser des pleurs sur ma cendre. Mon extérieur était hideux, et ma stature gigantesque: Que devais-je en penser? Qui étais-je? Qu'étais-je? D'où venais-je? Quelle était ma destinée? Ces questions revenaient sans cesse, sans que je pusse les résoudre.
»Le volume des Vies de Plutarque, qui était tombé entre mes mains, contenait les histoires des premiers fondateurs des anciennes républiques. Ce livre fit sur moi une impression entièrement différente de celle que j'avais éprouvée en lisant Werther. Les rêveries de ce jeune Allemand m'avaient appris à connaître le désespoir et les passions; Plutarque me montra de hautes pensées. Il m'élevait au-dessus de la sphère bornée de mes propres réflexions, à un point où je pouvais admirer et aimer les héros des siècles passés. Il y avait, dans ce que je lisais, beaucoup de choses qui étaient au-dessus de mon intelligence et de mon expérience. J'avais une connaissance très-confuse des royaumes, des vastes continents, des grandes rivières et des mers sans limites; mais je ne connaissais nullement les villes, ni les grandes réunions d'hommes. La chaumière de mes protecteurs était la seule école où j'eusse étudié la nature humaine; Plutarque me développa des actions nouvelles et plus fortes. En lisant l'histoire de ces hommes versés dans les affaires publiques, qui gouvernaient ou massacraient leurs semblables, je sentis naître en moi un ardent amour de la vertu, et une profonde horreur du crime; termes dont je ne comprenais pas bien la signification, mais qui, selon moi, n'avaient d'autre rapport qu'au plaisir et à la peine. Ces sentiments me portèrent naturellement à admirer les législateurs pacifiques, tels que Numa, Solon et Lycurgue, de préférence à Romulus et Thésée. La vie patriarcale de mes protecteurs contribua à graver fortement ces impressions dans mon esprit. Il se peut cependant qu'elles eussent été toutes différentes, si j'eusse été initié au monde par un jeune soldat, passionné pour la gloire et le carnage.
»Le Paradis perdu excita des émotions tout autres et bien plus profondes. Il en fut de cet ouvrage comme des deux autres, qui étaient tombés entre mes mains; je le pris pour une histoire véritable. Je me sentis agité par tous les sentiments d'étonnement et de crainte, que devait exciter la peinture d'un Dieu tout-puissant en guerre avec ceux qu'il avait créés. Souvent je m'appliquais à moi-même diverses situations, qui offraient un rapport frappant avec la mienne. Selon toute apparence, j'avais été créé, comme Adam, sans tenir en rien à un être vivant; mais d'un autre côté, son état était bien différent du mien. Il était sorti des mains de Dieu, parfait, heureux et prospère. Il restait sous la garde même de son créateur; il pouvait lui parler, et s'instruire en communiquant avec des êtres d'une nature supérieure: moi, j'étais malheureux, sans appui, et seul. Plus d'une fois, je considérai Satan comme l'emblème le plus fidèle de ma condition; souvent en effet, en voyant le bonheur des mes protecteurs, je me sentais, comme lui, rempli d'un sentiment d'envie.
»Une autre circonstance me confirma dans l'opinion que j'avais de moi-même. Peu de temps après mon arrivée dans la cabane, je découvris quelques papiers dans la poche du vêtement que j'avais emporté de votre laboratoire. Je les avais d'abord négligés; mais maintenant que je pouvais déchiffrer les caractères qui y étaient tracés, je me mis à les étudier. C'était un journal écrit par vous, et relatif aux quatre premiers mois qui précédèrent ma création. Vous décriviez avec un soin minutieux chaque opération qui concourait au progrès de votre ouvrage; vous mêliez à cette histoire le récit des évènements qui avaient rapport à votre famille.
»Vous vous souvenez sans doute de ces papiers. Les voici. Rien n'est omis de ce qui a rapport à mon origine maudite; toutes les circonstances qui l'ont amenée, quelque dégoût qu'elles offrent, y sont fidèlement conservées: la description la plus minutieuse de mon odieuse et dégoûtante personne y est tracée dans des termes qui peignaient votre horreur même, et rendaient la mienne ineffaçable. J'étais dans une souffrance affreuse en lisant ces notes. «Jour odieux où je reçus la vie, m'écriai-je avec désespoir! Maudit Créateur! Pourquoi as-tu formé un monstre si hideux, que toi-même tu t'en es éloigné avec dégoût? Dieu a fait l'homme beau, agréable, et à son image; ma forme présente aussi une ressemblance avec la tienne; mais une ressemblance horrible, plus horrible même par la ressemblance. Satan avait ses compagnons, ses diables, pour l'admirer, pour l'encourager; et moi, je suis solitaire et détesté».
»Telles étaient mes réflexions pendant mes moments de désespoir et de solitude; mais, revenant à contempler les vertus des habitants de la chaumière, leur caractère aimable et bienveillant, je me persuadais que, lorsqu'ils connaîtraient mon admiration pour leurs vertus, ils auraient compassion de moi, et ne feraient pas attention à ma difformité personnelle. Pourraient-ils éloigner d'eux un être monstrueux, il est vrai, mais qui implorait leur compassion et leur amitié? Je résolus, du moins, de ne pas désespérer, et, à tout événement, de me préparer à une entrevue qui déciderait de ma destinée. Je retardai cet essai de quelques mois; car le succès était assez important pour m'inspirer la crainte de ne pas réussir. Du reste, j'acquérais tant d'expérience chaque jour, que je ne voulus commencer cette entreprise, qu'après avoir ajouté quelques mois de plus à ma sagesse.
»Je remarquai, pendant ce temps, plusieurs changements dans la chaumière. La présence de Safie répandait le bonheur, et même plus d'abondance, parmi les personnes qui l'environnaient. Félix et Agathe donnaient plus de temps à leurs amusements et à leurs causeries; et ils étaient aidés dans leurs travaux par des domestiques. Ils ne paraissaient pas riches, mais ils étaient contents et heureux; leurs sentiments étaient paisibles, tandis que les miens devenaient de jour en jour plus tumultueux. Le progrès de mes connaissances ne servait qu'à me montrer plus clairement dans quelle affreuse position j'étais placé. J'entretenais l'espérance, il est vrai; mais elle s'évanouissait toujours, au moment où je voyais ma personne réfléchie dans l'eau, ou mon ombre à la clarté de la lune: faible image, ombre inconstante, dont je m'effrayais midi-même!
»Je m'efforçai de bannir ces craintes, et de m'affermir pour l'épreuve que j'avais intention de subir dans quelques mois. Quelquefois je laissais mes pensées s'abandonner au délire, et errer dans les plaines du paradis; j'osais me représenter ces êtres bons et aimables, sympathisant avec mes sentiments et dissipant ma tristesse; je croyais voir leurs figures angéliques sourire pour me consoler. Rêves insensés! Une Ève n'adoucissait pas mes chagrins, ne partageait point mes pensées; j'étais seul. Je me souvenais de la prière qu'Adam adressa à son créateur; mais où était le mien? Il m'avait abandonné, et, dans l'amertume de mon cœur, je le maudissais.
»L'automne se passa ainsi. Je vis, avec surprise et chagrin, les feuilles décroître et tomber, et la nature reprendre cet aspect stérile et froid qu'elle présentait, lorsque je vis pour la première fois les bois et la lune bienfaisante. Cependant, je ne fis pas attention à la température froide de la saison; j'étais plus propre, par mon organisation, à endurer le froid que la chaleur; mon plus grand plaisir était de voir les fleurs, les oiseaux, et tout le cortège enchanteur de l'été. Privé de ces agréments, je tournai davantage mon attention vers les habitants de la chaumière. L'absence de l'été n'avait pas diminué leur bonheur. Ce bonheur était de s'aimer et de se convenir; il ne dépendait que d'eux-mêmes, et n'était pas interrompu par ce qui se passait autour d'eux. Plus je les voyais, plus j'avais le désir de réclamer leur protection et leur amitié; mon cœur avait besoin d'être connu et aimé de ces intéressantes créatures; toute mon ambition se bornait à voir leurs doux regards tournés avec affection vers moi. Je n'osais penser qu'ils les détourneraient avec mépris et horreur. Le pauvre, qui s'arrêtait à leur porte, n'était jamais repoussé. Je demandais, il est vrai, des trésors bien plus grands qu'un peu de nourriture ou du repos; je prétendais à l'amitié, à la sympathie, et je ne m'en croyais pas tout-à-fait indigne.
»L'hiver approchait, et une révolution complète des saisons avait eu lieu, depuis que j'étais animé par la vie. Mon attention, à cette époque, fut tournée entièrement vers le plan que je ni étais formé, et qui était de m'introduire dans la chaumière de mes protecteurs. Je conçus une foule de projets; mais celui auquel je m'arrêtai, fut d'entrer dans leur habitation au moment où le vieillard aveugle serait seul. J'avais assez de sagacité pour deviner, que ma laideur hideuse et surnaturelle était le principal objet d'horreur pour ceux qui m'avaient vu précédemment. Ma voix, quoique dure, n'avait rien de terrible; je pensai donc que si, pendant l'absence de ses enfants, je pouvais obtenir la bienveillance et la médiation du vieux de Lacey, je parviendrais, grâce à lui, à être toléré par mes plus jeunes protecteurs.
»Un jour, le soleil brillait sur les feuilles rougeâtres dont la terre était jonchée, et inspirait la gaîté, sans répandre la chaleur; Safie, Agathe, et Félix partirent pour faire une longue promenade dans la campagne, et le vieillard, qui avait exprimé le désir de ne pas les accompagner, resta seul dans la chaumière. À peine ses enfants étaient-ils partis, qu'il prit sa guitare, et joua plusieurs airs d'une mélancolie douce, plus douce même qu'aucun de ceux que j'avais entendus auparavant. Sa figure était d'abord animée par le plaisir, mais bientôt elle exprima la méditation et la tristesse; enfin, le vieillard mit l'instrument de côté, et resta absorbé dans ses rêveries.
»Mon cœur palpitait avec force; c'était l'heure, le moment de l'épreuve, qui devait confirmer mes espérances, ou réaliser mes craintes. Les domestiques étaient allés à une fête voisine. Tout était silencieux au dedans et autour de la chaumière: l'occasion était excellente; cependant, au moment où j'allais mettre mon plan à exécution, je sentis mes forces défaillir, et je tombai à terre. Je me relevai; je m'armai de toute la fermeté dont j'étais capable, et j'écartai les planches que j'avais placées devant ma cabane, pour cacher ma retraite. L'air frais me ranima, je m'affermis de nouveau dans ma détermination, et je m'approchai de la porte de ma chaumière.
»Je frappai. « Qui est là, dit le vieillard? Entrez».
—«Excusez-moi, lui dis-je, je suis un voyageur qui a besoin d'un peu de repos, et que vous obligeriez beaucoup, si vous vouliez permettre qu'il restât quelques minutes devant le feu».
—«Entrez, dit de Lacey, et je chercherai à vous soulager; mais, malheureusement, mes enfants sont sortis; car je suis aveugle, et je crains qu'il ne me soit difficile de vous offrir quelque nourriture».
—«N'en soyez pas en peine, mon généreux hôte, je n'en ai pas besoin; je ne réclame qu'un peu de chaleur et de repos».
»Je m'assis, et il y eut un moment de silence. Je savais que chaque minute m'était précieuse; cependant j'étais indécis sur la manière dont je commencerais l'entretien; mais le vieillard me tira d'embarras en disant: «Étranger, je suppose, à votre langage, que vous êtes mon compatriote; êtes-vous Français»?
—«Non; mais j'ai été élevé par une famille Française, et je ne comprends que la langue de ce pays. Je vais, en ce moment, réclamer la protection de quelques amis que j'aime sincèrement, et dont j'espère obtenir l'amitié».
—«Sont-ils Allemands»?
—«Non, ils sont Français. Mais changeons de conversation. Je suis une créature malheureuse et abandonnée; je regarde autour de moi, et je n'ai ni parent, ni ami sur la terre. Ces aimables gens, que je vais trouver, ne m'ont jamais vu, et ne me connaissent que sous bien peu de rapports. Je suis rempli de crainte; car, si je ne réussis pas auprès d'eux, je dois m'attendre à être un rebut pour le reste des hommes».
—«Ne désespérez pas. Vivre sans amis, c'est assurément vivre malheureux; mais le cœur de l'homme qui est dégagé de tout intérêt particulier, ne renferme qu'amour fraternel et charité. Ayez donc confiance; et, si ces amis sont bons et aimables, ne perdez pas courage».
—«Ils sont bons, il n'en est pas qui soient meilleurs; mais, malheureusement, ils sont prévenus contre moi. J'ai un bon naturel; jusqu'ici ma vie a été innocente, et quelquefois bienfaisante; mais les personnes, dont je vous parle, sont aveuglées par un préjugé fatal, et, au lieu de voir en moi un ami bon et sensible, elles ne voient qu'un monstre détestable».
—«C'est un malheur, j'en conviens; mais, si vous n'avez aucun tort, ne pouvez-vous pas les détromper»?
—«Je vais l'essayer; et c'est cette tentative même qui m'accable de tant de terreur. J'aime tendrement ces amis; sans être connu d'eux, j'ai pu pendant plusieurs mois connaître les attentions journalières qu'ils se prodiguent mutuellement; mais ils croient que je veux leur nuire, et c'est ce préjugé que je désire détruire».
—«Où demeurent ces ami»?
—«Près d'ici».
—«Le vieillard garda le silence un moment, et dit: «Si vous voulez me confier sans réserve les détails de votre histoire, je vous serai peut-être utile pour les détromper. Je suis aveugle, et ne puis vous juger sur votre figure; mais il y a dans vos paroles un accent qui me garantit votre sincérité. Je suis pauvre et exilé, mais ce sera un véritable plaisir pour moi de pouvoir, en quelque manière, rendre service à une créature humaine».
—«Homme excellent! Je vous remercie, et j'accepte votre offre généreuse. Votre bonté me rassure; votre secours me permet d'espérer, que je ne serai pas chassé de la société de vos semblables, ni privé de leur intérêt».
—«Dieu vous en préserve, quand bien même vous seriez criminel; car ce malheur seul pourrait vous conduire au désespoir, et vous éloigner de la vertu. Moi aussi je suis malheureux, ma famille a été condamnée, et elle était innocente; jugez donc si je ne sens pas vos infortunes».
—«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le point de voir».
—«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?
»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».
—«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?
»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie, incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et, sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à m'échapper jusque dans ma cabane».

CHAPITRE XV

»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.
»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout, excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les ruines, et en jouir.
»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir. Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.
»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence, je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps à réfléchir sur ma situation.
»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière, et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants. J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.
»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix, rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.
»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette attente.
»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents; mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs. Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites inaccoutumées».
«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre détermination».
—«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien, et laissez moi quitter ce lieu».
»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes. Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.
»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés. À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.
»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord. Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée par les flammes.
»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où je cherchai un asile.
»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles. Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de cette manière j'avais appris les situations respectives des différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.
»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être humain.
»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste, glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.
»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une nouvelle verdure.
»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur. De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais une semblable jouissance.
»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite, marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner. Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais, venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant. À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras, et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai, et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.
»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant, firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs. Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon pouls, et me fit perdre les sens.
»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût, je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des outrages et des angoisses que j'avais soufferts.
»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.
»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après, j'arrivai dans les environs de Genève.
»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait derrière les imposantes montagnes du Jura.
»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions; mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint, en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus solitaire sur cette terre peuplée.
»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun mal; écoute-moi».
»Il se débattait avec violence:—«Laisse-moi m'en aller, s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je le dirai à papa».
—«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes avec moi.
—«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;—c'est M. Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».
—«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».
»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.
«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres malheurs pourront l'affliger et l'accabler».
»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.
»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas péri en essayant de la détruire.
»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici, pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de son vêtement.
»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères. Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.

CHAPITRE XVI

Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa proposition. Il continua:
«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas refuser».
La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible, parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me consumait.
—«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne, désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».
—«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant, parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains. Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures: si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez l'heure de voire naissance».
Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta:
«Je voulais raisonner; mais mon emportement s'y oppose; et cependant vous ne réfléchissez pas que vous êtes la cause de ses excès. Si un être quelconque éprouvait pour moi quelques emotions de bienveillance, je la lui rendrais au centuple; pour cet amour d'une seule créature, je ferais la paix avec l'espèce entière! Mais je vois que je me laisse aller à des rêves de bonheur qui ne peuvent se réaliser. Ce que je vous demande est raisonnable et modéré; je veux une créature d'un autre sexe, mais aussi hideuse que moi: ce présent est faible, mais c'est tout ce que je puis recevoir et je serai content. Il est vrai que nous serons des monstres séparés du monde entier; mais nous en serons plus attachés l'un à l'autre. Nous ne vivrons pas heureux, mais nous serons innocents, et à l'abri du malheur que j'éprouve maintenant. Ah! mon créateur, rendez-moi heureux; qu'un seul bienfait me permette de vous exprimer ma reconnaissance! Laissez-moi connaître le plaisir de toucher le cœur d'un être existant; ne me refusez pas ce que je vous demande»!
Je fus touché. Je frissonnai en pensant aux conséquences que pourrait avoir mon consentement; mais je sentis que ses raisonnements étaient assez justes. Son histoire et les sentiments qu'il exprimait dans ce moment, prouvaient quelque délicatesse. D'ailleurs, ne lui devais-je pas, à titre de créateur, toute la portion de bonheur qu'il était en mon pouvoir de lui accorder? Il remarqua un changement dans ce que j'éprouvais, et il poursuivit.
«Si vous consentez à ma demande, je ne paraîtrai jamais ni devant vous, ni devant aucun être humain. J'irai dans les vastes déserts de l'Amérique méridionale. Ma nourriture n'est pas celle de l'homme; je n'égorge ni l'agneau, ni le chevreau, pour assouvir mon appétit: les glands et les graines me suffisent. Ma compagne sera de la même nature que moi, et se contentera de la même manière de vivre. Les feuilles sèches nous serviront de lit; le soleil brillera pour nous comme pour l'homme, et mûrira notre nourriture. Le tableau que je vous présente est une image de paix et d'humanité: vous devez sentir que vous ne pourriez contrarier mes vœux que par abus de pouvoir et par cruauté. Tout à l'heure vous avez été sans pitié pour moi; je lis maintenant la compassion dans vos regards; laissez-moi saisir le moment favorable, laissez-moi obtenir la promesse de de ce que je désire si ardemment.»
—«Tu te proposes, répondis-je, de t'éloigner de la demeure des hommes, de vivre dans ces déserts où tu n'auras d'autre société que celle des bêtes féroces. Comment pourras-tu persévérer dans cet exil, toi qui désires l'amour et la sympathie de l'homme? Tu reviendras rechercher encore leur amitié, et tu ne trouveras que leur haine; la passion du mal se renouvellera, et tu auras alors une compagne pour t'aider à détruire. Cela ne se peut; ne m'en parles plus, car je n'y puis consentir».
—«Quelle inconstance dans vos sentiments! Il n'y a qu'un moment vous étiez ému par mes raisonnements; pourquoi vous endurcissez-vous contre mes plaintes? Je vous jure, par la terre que j'habite, et par vous-même qui m'avez créé, que je quitterai, avec la compagne que vous me donnerez, le voisinage de l'homme, et que nous irons habiter dans le lieu le plus sauvage. Je ne serai plus animé par le mal, car je connaîtrai la sympathie: ma vie s'écoulera tranquillement; et, à mes derniers moments, je ne maudirai pas mon créateur».
Ses paroles firent sur moi un effet étrange. Je fus touché de compassion, et je sentis un moment le désir de le consoler; mais, en le regardant, en voyant la masse informe se mouvoir et parler, mon cœur se souleva, et mes sentiments furent ceux de l'horreur et de la haine. Je m'efforçai de les étouffer. Je pensai que, dans l'impossibilité de sympathiser avec lui, je n'avais pas droit de le priver de la petite portion de bonheur qu'il était encore en mon pouvoir de lui accorder.
—«Tu jures d'être bon, lui dis-je; mais n'as-tu pas déjà montré un degré de perversité tel que je pourrais avec raison me défier de toi? Ne serait-ce pas une feinte pour accroître ton triomphe, en ouvrant une plus vaste carrière à ta vengeance?»
—«Qu'est-ce? Je croyais avoir excité votre compassion, et vous me refusez encore le seul bienfait, qui puisse adoucir mon cœur et me rendre bon! Si je n'ai ni devoirs, ni affection, la haine et le crime seront mon partage; aimé d'un autre, je n'aurai plus de motif pour être criminel, et tout le monde ignorera que j'existe. Mes défauts viennent d'une solitude forcée que j'abhorre; et mes vertus se formeront nécessairement dans la vie que je passerai avec une créature semblable à moi. Je connaîtrai les affections d'un être sensible, et je me rattacherai à la chaîne d'existence et d'évènements dont je suis maintenant exclus.»
Je me tus quelque temps, pour réfléchir à tout ce qu'il venait de dire, et aux différents raisonnements dont il s'était servi. Je pensais aux vertus qu'il avait promises au commencement de son existence; je compris que tout bon sentiment avait été éteint en lui par le dégoût et le mépris qu'il avait éprouvé de ses protecteurs. Je n'oubliai pas dans mon calcul son pouvoir et ses menaces: une créature qui pouvait exister dans les froides cavernes des glaciers, et éviter les poursuites au milieu de précipices inaccessibles, était un être qui possédait des facultés contre lesquelles il serait inutile de lutter. Après un long silence de réflexion, je conclus que la justice qui lui était due, celle qui était due à mes semblables, exigeait que je consentisse à sa demande. Je me tournai vers lui, en disant:
«Je consens à ta demande; mais j'exige le serment solennel que tu quitteras pour toujours l'Europe, et tout autre lieu dans le voisinage de l'homme, dès que je remettrai entre tes mains une femme qui t'accompagnera dans ton exil».
—«Je jure, s'écria-t-il, par le soleil et la voûte azurée du ciel, que, si vous vous rendez à ma prière, tant qu'ils existeront, vous ne me reverrez jamais. Retournez chez vous, et commencez vos travaux: j'observerai leurs progrès avec une sollicitude inexprimable; mais soyez sans crainte, je ne paraîtrai que quand vous serez prêt».
À ces mots, il me quitta brusquement, dans la crainte, peut-être, de quelque changement dans mes sentiments. Je le vis descendre la montagne avec plus de rapidité que le vol d'un aigle, et je le perdis bientôt de vue parmi les ondulations de la mer de glace.
Son histoire avait duré toute la journée, et le soleil était sur le bord de l'horizon lorsqu'il partit. Il était tard: je devais me hâter de descendre vers la vallée, pour n'être pas enveloppé par l'obscurité; mais mon cœur était oppressé, et ma marche lente. J'étais retardé par la difficulté de courir parmi les petits sentiers des montagnes, par l'embarras que j'éprouvais à poser mes pieds avec fermeté, et par les émotions dont j'étais occupé, et auxquelles avaient donné lieu les diverses circonstances de la journée. La nuit était fort avancée lorsque j'arrivai à moitié route du lieu de repos. Je m'assis auprès de la fontaine. Les étoiles étaient tantôt brillantes, tantôt cachées par les nuages; les sombres pins s'élevaient devant moi, et de temps en temps des arbres brisés et renversés par terre s'offraient sous mes pas. La scène était d'une solennité imposante, et fit naître en moi d'étranges pensées. Je pleurai avec amertume, et je frappai mes mains avec désespoir, en m'écriant: «Ô étoiles, vents et nuages, vous allez tous me railler: si vous avez réellement pitié de moi, ôtez-moi les sens et la mémoire; anéantissez-moi; et, si vous n'écoutez pas ma prière, fuyez, fuyez, et laissez-moi dans les ténèbres»!
Ces idées étaient extravagantes et tristes; mais je ne puis vous décrire combien j'étais accablé par l'éclat des étoiles, et combien je prêtais l'oreille à chaque coup de vent, comme s'il devait m'entrainer pour me détruire.
Le matin venait de paraître, et je n'étais pas encore arrivé au village de Chamouny. À mon retour, mon air hagard et étrange fut peu propre à calmer les craintes de ma famille, qui, toute la nuit, avait attendu mon retour avec inquiétude.
Le jour suivant, nous retournâmes à Genève. L'intention de mon père, en entreprenant ce voyage, avait été de me distraire, et de me rendre la tranquillité que j'avais perdue; mais le remède était loin d'avoir réussi. Ne pouvant se rendre compte de l'excessive douleur dont je paraissais souffrir, il se hâta de retourner à la maison, dans l'espoir que le repos et la monotonie d'une vie domestique adouciraient insensiblement mes souffrances, quelle qu'en fût la cause.
Pour moi, j'étais indifférent à tous leurs arrangements, et la tendre affection de ma bien aimée Élisabeth ne pouvait m'arracher à mon désespoir; la promesse, que j'avais faite au Démon, pesait sur mon esprit comme le capuchon de fer du Dante sur la tête des hypocrites en enfer. Tous les plaisirs de la terre et du ciel passaient devant moi comme un songe, et cette pensée seule avait pour moi la réalité de la vie. Devez vous vous étonner que je sois quelquefois possédé d'une sorte de démence; ou que je voie continuellement autour de moi une multitude d'animaux infâmes, et qui m'accablent d'un supplice continuel, dont l'horreur m'arrache souvent des cris et des gémissements?
Cependant, ces sentiments se calmèrent insensiblement. Je repris les habitudes journalières de de la vie, sinon avec intérêt, du moins avec assez de tranquillité.

CHAPITRE XVII

Après mon retour à Genève, les jours et les semaines s'écoulèrent sans que je pusse trouver le courage de recommencer mon ouvrage. Si je ne remplissais pas ma promesse envers le démon, j'avais tout à craindre de sa vengeance; cependant je ne pouvais surmonter l'horreur que m'inspirait l'affreux travail dont j'étais chargé. Je comptais avoir besoin, pour former une femme, de plusieurs mois d'une étude profonde et de recherches pénibles. J'avais entendu parler de quelques découvertes faites par un philosophe anglais, et dont il était nécessaire que j'eusse connaissance. Quelquefois je pensais à obtenir le consentement de mon père pour visiter l'Angleterre et m'instruire de ces nouvelles découvertes; mais je m'effrayais de toute espèce de retard, et je ne pouvais me résoudre à troubler la tranquillité qui commençait à rentrer dans mon âme. Ma santé, qui jusqu'alors avait décliné, était maintenant bien rétablie; et mon courage ne s'affermissait pas moins, lorsque je n'avais pas l'esprit frappé par le souvenir de ma malheureuse promesse. Mon père remarqua ce changement avec plaisir, et chercha le moyen de dissiper ce qui restait de ma mélancolie, dont les noirs accès revenaient de temps en temps, et troublaient le bonheur dont j'étais près de jouir. Dans ces moments je me renfermais dans la solitude la plus profonde. Je passais des journées entières sur le lac, dans une barque, seul, silencieux, et indifférent au spectacle des cieux comme au bruit des vagues; mais la vivacité de l'air, et l'éclat du soleil manquaient rarement de me rendre quelque tranquillité; et, à mon retour, j'accueillais mes amis avec un sourire plus agréable et un cœur plus gai.
Un jour, au retour d'une de ces promenades, mon père m'appela auprès de lui, et me parla ainsi:
«Je suis satisfait, mon cher fils, de remarquer que vous avez repris vos premiers amusements, et que vous semblez revenir à vous-même, quoique vous soyez toujours malheureux, et que vous évitiez encore notre société. Pendant quelque temps, je me suis perdu en conjectures pour en découvrir la cause; mais hier une idée m'a frappé, et, si elle est fondée, je vous conjure de me l'avouer. La réserve sur ce point ne serait pas seulement inutile, mais funeste à nous tous».
Cet exorde me fit trembler avec violence, mais mon père continua:
«J'avoue mon fils, que j'ai toujours envisagé votre mariage avec votre cousine comme le nœud de notre bonheur domestique, et la consolation de mes vieux jours. Vous l'avez été attachés l'un à l'autre depuis votre première enfance; vous avez étudié ensemble, vous paraissez même vous convenir entièrement de caractère et de goûts; mais l'expérience de l'homme est si aveugle, que ce qui me parait le plus propre à seconder mon projet, peut l'avoir entièrement détruit. Peut-être la regardez-vous comme votre sœur, sans désirer qu'elle devienne votre femme. Il est également possible que vous ressentiez de l'amour pour une autre personne, et qu'en même-temps vous pensiez être engagé d'honneur à votre cousine, et que ce combat de sentiments soit la cause de la douleur poignante dont vous êtes affecté».
—«Mon cher père, rassurez-vous, j'ai pour ma cousine une tendre et sincère affection. Je n'ai jamais vu de femme qui me parût aussi digne qu'Élisabeth, d'admiration et de tendresse. L'union dont vous me parlez, est l'espoir et le but de mon avenir».
—«Les sentiments que vous venez d'exprimer, mon cher Victor, me donnent plus de plaisir que je n'en ai éprouvé depuis quelque temps. Puisqu'il en est ainsi, nous serons certainement heureux, malgré le chagrin que nous causent les circonstances actuelles. Je veux surtout dissiper ce chagrin, qui parait s'être si fortement emparé de votre esprit. Ainsi, dites-moi si vous vous opposez à ce, que la célébration du mariage ait lieu sur le champ. Nous avons été malheureux, et depuis les derniers évènements nous sommes privés de cette paix journalière qui convient à mes années et à mes infirmités. Vous êtes plus jeune; mais je ne suppose pas qu'étant maître d'une fortune suffisante, vous trouviez dans un mariage contracté de bonne heure, un obstacle au projet de vous illustrer, et de vous rendre utile. Ne supposez donc pas que je veuille vous imposer le bonheur, ou que je m'afflige sérieusement d'un délai que vous proposeriez. Interprétez mes paroles avec candeur, et répondez-moi, je en conjure, avec confiance et sincérité».
J'écoutais mon père en silence, et je fus quelque temps sans pouvoir lui répondre. J'agitai rapidement une multitude de pensées dans mon esprit, et je fis mille efforts pour amener une conclusion. Hélas! la perspective d'une union prochaine avec ma cousine me remplissait d'horreur et d'épouvante. J'étais lié par une promesse solennelle, que je n'avais pas encore tenue; je n'osais pourtant pas la violer, car si j'avais cette témérité, je verrais fondre sur ma famille et sur moi-même les innombrables malheurs que nous réservait la vengeance du Démon. Accablé de ce poids affreux, pourrais-je supporter un jour de fête? Il fallait que mes engagements envers le monstre fussent remplis, et qu'il eût quitté ces lieux avec sa compagne, pour qu'il me fût permis de jouir en paix d'une union dont j'attendais le bonheur.
Je me souvins aussi de la nécessité, ou de voyager en Angleterre, ou de nouer une longue correspondance avec les philosophes de ce pays, dont les connaissances et les découvertes m'étaient d'un usage indispensable dans ma nouvelle entreprise; car l'ancienne méthode, pour obtenir l'intelligence désirée, était longue et peu satisfaisante. Je n'étais pas non plus mécontent d'un changement; j'étais charmé de pouvoir passer un an ou deux dans un autre pays, et de me distraire par de nouvelles occupations; absent de ma famille, il pouvait arriver, pendant ce temps, que je lui fusse rendu paisible et heureux par un évènement quelconque; ma promesse serait remplie, et le monstre éloigné; ou bien quelqu'accident aurait mis fin à sa vie, et terminé pour toujours mon esclavage.
Telles étaient mes rapides réflexions; elles dictèrent ma réponse à mon père. J'exprimai le désir de visiter l'Angleterre; mais, cachant les véritables motifs de cette demande, je mis en avant l'intention de voyager, et de voir le monde, avant de me fixer pour toujours dans les murs de ma ville natale.
Je pressai mon père avec ardeur, et j'en obtins facilement le consentement; car il n'existait pas sur la terre un père qui fût plus indulgent et moins despotique. Notre plan fut bientôt arrangé. J'irais à Strasbourg, où Clerval viendrait me rejoindre. Nous passerions quelque temps dans les villes de Hollande; nous ferions notre plus long séjour en Angleterre, et nous reviendrions par la France. Il fut convenu que ce voyage durerait deux ans.
Mon père, se plaisait à penser que mon union avec Élisabeth aurait lieu aussitôt après mon retour à Genève. «Ces deux années, disait-il, s'écouleront bien vite; mais au bout de ce temps, rien ne s'opposera à votre bonheur; et, en vérité, je désire vivement voir arriver le moment où nous serons tous unis, sans qu'aucune espérance ni crainte viennent troubler notre calme domestique».
—«Je suis content de votre arrangement, lui répondis-je; à cette époque, nous serons tous deux plus sages, et j'espère plus heureux que nous ne le sommes maintenant». Je poussai un soupir; mais mon père, dont l'âme était pleine de bonté, cessa de rechercher le secret de ma mélancolie. Il espérait que de nouvelles scènes et le plaisir; de voyager me rendraient le repos.
Je fis alors mes préparatifs de départ; mais j'étais poursuivi d'une idée qui me remplissait de crainte et d'agitation. Je laisserais, pendant mon absence, mes amis exposés aux attaques d'un ennemi dont je leur cachais l'existence, et qui s'irriterait sans doute en apprenant mon départ. Cependant, il avait juré de me suivre partout où j'irais: ne m'accompagnerait-il pas en Angleterre? Cette pensée était affreuse en elle-même, et en même temps consolante, puisqu'elle ne me laissait aucune inquiétude sur le compte de mes amis. J'étais au désespoir en pensant qu'il pût en être autrement. Mais, pendant tout le temps que je fus l'esclave de ma créature, je me laissais gouverner par les impulsions du moment; et, dans la situation où je me trouvais, j'étais intimement convaincu que le Démon me suivrait, et délivrerait ma famille du danger de ses machinations.
Je partis vers la fin du mois d'août, pour passer deux années d'exil. Élisabeth approuvait les motifs de mon départ, et regrettait seulement de n'avoir pas la même occasion d'enrichir son expérience et de cultiver son esprit; mais elle ne put s'empêcher de pleurer en me disant adieu, et elle me pria de revenir heureux et tranquille. «Nous dépendons tous de vous, dit-elle; et si vous êtes malheureux, nous le serons aussi».
Je me jetai dans la voiture qui devait m'emmener, sans savoir à peine où j'allais, et sans m'occuper de ce qui se passait autour de moi. Je me souvins seulement, et ce fut avec une amertume affreuse que j'y pensai, d'ordonner qu'on emballât mes instruments de chimie pour les emporter: car j'étais résolu à remplir ma promesse pendant mon absence, et à revenir libre, s'il était possible. Agité de tristes pensées, je passai devant un grand nombre de sites beaux et majestueux; mais, mes yeux étaient fixes et inattentifs. Je ne pensais qu'au terme de mes voyages, et à l'ouvrage qui allait m'occuper pendant ce temps.
Après quelques jours d'une complète indolence, j'arrivai à Strasbourg où j'attendis Clerval pendant deux jours. Il arriva. Hélas! quel contraste entre nous! Il s'animait à chaque scène nouvelle; il était content en admirant les beautés du soleil couchant, et plus heureux encore lorsqu'il le voyait se lever et commencer un nouveau jour. Il me montrait les variétés du paysage, et les diverses nuances du ciel. «Voilà ce qui s'appelle vivre, s'écriait-il; maintenant, je jouis de l'existence! mais toi, mon cher Frankenstein, pourquoi es-tu abattu et mélancolique»? Il est vrai que j'étais en proie à des pensées si tristes, que je n'apercevais ni l'étoile du soir, ni le lever du soleil dont les rayons dorés se réfléchissaient dans le Rhin.—Et vous, mon ami, vous trouveriez bien plus de plaisir à lire le journal de Clerval, qui observait-le pays avec l'œil du sentiment et du bonheur, qu'à écouter, mes réflexions. Moi, malheureux, j'étais poursuivi par une malédiction qui fermait tout accès à la joie.
Nous étions convenus de descendre le Rhin dans un bateau depuis Strasbourg jusqu'à Rotterdam, d'où nous devions nous embarquer pour Londres. Pendant ce voyage, nous passâmes devant un grand nombre d'îles couvertes de saules, et nous vîmes plusieurs villes superbes. Nous nous arrêtâmes un jour à Mannheim, et, cinq jours après notre départ de Strasbourg, nous arrivâmes à Mayence. Le cours du Rhin au-dessous de Mayence devient beaucoup plus pittoresque. Le fleuve court avec rapidité entre des montagnes, qui, sans être élevées, présentent une pente escarpée, et un aspect agréable. Nous vîmes un grand nombre de châteaux en ruine, placés sur les bords des précipices, et entourés de bois sombres, élevés et inaccessibles. Cette partie du Rhin présente un paysage singulièrement varié. Sur le même point, on voit des montagnes escarpées, des châteaux en ruines qui dominent des précipices effrayants, et le Rhin fangeux qui coule au bas avec rapidité; et au détour d'un promontoire, la scène est occupée par des vignobles florissants, par de vertes collines par les sinuosités d'un fleuve, et par des villes populeuses.
Nous voyagions à l'époque des vendanges, et nous étions accompagnés par les chants des villageois, pendant que nous descendions le courant. Malgré mon abattement, malgré l'agitation continuelle et pénible de mes sentiments, j'éprouvais encore du plaisir. Je m'étendis au fond du bateau, et les yeux, fixés sur le ciel azuré et sans nuages, je m'imaginai goûter un repos auquel depuis long-temps j'avais été étranger. Et si telles étaient mes sensations, qui pourra décrire celles de Henry? Il était, pour ainsi dire, transporté dans un pays de fées, et il jouissait d'un bonheur rarement accordé à l'homme. «J'ai vu, disait-il, les plus beaux sites de mon pays; j'ai visité les lacs de Lucerne et d'Uri, où les montagnes couvertes de neige descendent presque perpendiculairement sur l'eau, projetant une ombre sombre, impénétrable, et qui donnerait une apparence triste et mélancolique, si des îles voisines et couvertes de verdure n'étaient là pour réjouir l'œil de leur aspect. J'ai vu ce lac agité par une tempête, lorsque le vent élevait l'eau en tourbillons, et offrait une image de la fureur des flots dans le grand Océan; et les vagues se brisant avec violence contre le pied de la montagne, où le prêtre et sa maîtresse furent emportés par une avalanche, et où, dit-on, leurs voix sont encore entendues quand le vent cesse de souffler pendant la nuit. J'ai vu les montagnes du Valais et le pays de Vaud: mais cette contrée, Victor, m'enchante plus que toutes ces merveilles. Les montagnes du Switzerland sont plus majestueuses et plus étranges; mais il y a un charme incomparable dans les rives de ce fleuve délicieux. Vois ce château suspendu sur le précipice; cet autre dans l'île, presque caché parmi le feuillage de ces arbres charmants; vois maintenant ce groupe de villageois qui reviennent de leurs vignes, et ce village à moitié caché dans l'enfoncement de la montagne. Oh! certes, l'esprit qui habite et veille sur ce lieu, a une âme plus en harmonie avec l'homme, que ceux qui vivent sur le glacier, ou se retirent sur les pics inaccessibles des montagnes de notre pays».
Clerval, cher ami! même à présent, je trouve du charme à me rappeler tes paroles, et à m'arrêter sur l'éloge dont tu es vraiment digne. C'était un être formé dans la véritable poésie de la nature[1]. Son imagination hardie et enthousiaste était tempérée par la sensibilité de son cœur. Son âme était remplie d'affections ardentes, et son amitié était de cette nature dévouée et étonnante, dont le modèle, aux yeux du monde, n'existe que dans l'imagination; mais la sympathie même de l'homme ne pouvait satisfaire son esprit ardent. Il aimait avec ardeur les beautés de la nature, que les autres ne regardent qu'avec admiration.
Il aimait avec passion le bruit de la cataracte; il trouvait un attrait dans le rocher élevé, dans la montagne, dans le bois épais et mélancolique, dans ses couleurs et ses formes: ce sentiment, et cet amour, qui n'avaient pas besoin d'un charme plus éloigné, étaient entretenus par la pensée: car ce n'était pas à ses yeux qu'il devait, le plaisir qu'il éprouvait[2].
Et où est-il maintenant? Est-il perdu à jamais cet être doux et aimable? N'est-il plus cet esprit si fécond; si riche en pensées hardies et magnifiques, qui formaient un monde dépendant de la vie de celui qui le créait? N'existe-t-il plus que dans ma mémoire? Non, il n'en est pas ainsi; ta forme si divinement travaillée, et brillante de beauté, est déchue; mais ton esprit visite encore et console ton malheureux ami.
Pardonnez-moi d'épancher ainsi mon chagrin; ces vaines paroles ne sont qu'un léger tribut que je paie à la mémoire de l'incomparable Henry, mais elles adoucissent mon cœur, rempli de la douleur que me cause son souvenir. Je poursuis.
Au-dessus de Cologne, nous descendîmes dans les plaines de la Hollande, et nous résolûmes de faire en poste le reste de notre route; car le vent était contraire, et le courant du fleuve trop lent.
Notre voyage perdit ici l'intérêt qui s'attachait à un pays magnifique; nous fûmes en peu de jours à Rotterdam, d'où nous fîmes voile pour l'Angleterre. Ce fut le matin d'un jour serein, à la fin de septembre, que j'aperçus pour la première fois les rochers blanchâtres de la Grande-Bretagne. Les rives de la Tamise présentèrent une scène nouvelle; elles sont unies, mais fertiles, et bordées de villes, dont chacune réveille quelque souvenir. Nous ne pûmes voir le fort Tilbury sans penser à l'Armada Espagnole; nous vîmes aussi Gravesend, Woolwich, et Greenwich, lieux dont j'avais entendu parler, même dans mon pays.
Enfin nous aperçûmes les nombreux clochers de Londres, celui de Saint-Paul qui s'élève au-dessus de tous, et la Tour si fameuse dans l'histoire d'Angleterre.
[1]Leigh Hunt's «Rimini».
[2]Wordsworth's «Tintern Abbey».

CHAPITRE XVIII

Londres fut notre point de repos; nous résolûmes de rester, plusieurs mois dans cette ville étonnante et célèbre. Clerval désirait voir les hommes les plus remarquables de cette époque par leur talent ou leur génie; mais je n'y attachais qu'une importance secondaire; j'étais principalement occupé des moyens de recueillir les renseignements, dont j'avais besoin pour remplir ma promesse. Je profitai sur-le-champ des lettres d'introduction que j'avais apportées, et qui étaient pour les philosophes les plus distingués.
Si ce voyage avait eu lieu pendant mes jours d'étude et de bonheur, il m'aurait fait goûter un plaisir inexprimable; mais mon existence était traînante, et mon unique but, en visitant ces hommes célèbres, était de tirer parti de leurs connaissances, pour l'objet auquel ma destinée était liée d'une manière si terrible. La société était fatigante pour moi; mais seul, j'étais libre de contempler le ciel et la terre; la voix d'Henry adoucissait mes ennuis, et je pouvais ainsi m'abuser moi-même dans une paix passagère. Des visages gais et vifs, au contraire, ne pouvaient m'intéresser, et reportaient le désespoir dans mon cœur. Je voyais une barrière insurmontable placée entre mes semblables et moi; elle était scellée du sang de Guillaume et de Justine; et mon âme, en se retraçant ces évènements, éprouvait de mortelles angoisses.
Clerval m'offrait l'image de ce que j'étais autrefois; il était observateur, et il observait pour son expérience et son instruction. La différence qu'il remarquait dans les usages, était pour lui une source inépuisable d'instruction et d'amusement. Il était sans cesse occupé, et il n'était troublé dans ses plaisirs, que par mon air triste et abattu. Je tâchais de le lui cacher autant que possible, afin de ne pas le priver des plaisirs naturels pour celui qui entre dans un nouveau genre de vie, et qui n'est tourmenté par aucun souci, ni par des souvenirs amers. Je refusais souvent de l'accompagner, en prétextant un autre engagement, mais dans le fait pour rester seul. Vers cette époque, je me mis aussi à réunir les matériaux nécessaires pour ma nouvelle création: ce fut pour moi le supplice des gouttes d'eau, qui tombent une à une et continuellement sur la tête. Si ma pensée se portait sur ce travail, une profonde douleur s'emparait de moi; si une parole s'y rattachait par quelque allusion, mes lèvres étaient tremblantes, et mon cœur palpitant. Nous avions déjà passé quelques mois à Londres, quand nous reçûmes une lettre d'une personne d'Écosse y qui avait eu l'occasion de nous voir autrefois à Genève. Il vantait les beautés de son pays natal, et nous demandait si elles n'auraient pas assez d'attrait, pour nous engager à pousser notre voyage au nord jusqu'à Perth, où il demeurait. Clerval désirait vivement accepter cette invitation; et, malgré mon horreur pour la société, je voulus aussi voir des montagnes, des torrents, et toutes les merveilles dont la nature se plaît à orner les lieux qu'elle préfère.
Nous étions arrivés en Angleterre au commencement d'octobre, et nous étions alors en février. En conséquence, nous nous déterminâmes à commencer notre voyage vers le nord un mois plus tard. Dans notre excursion, nous n'avions pas le projet de suivre la grande route jusqu'à Édimbourg, mais de visiter Windsor, Oxford, Matlock, et les lacs de Cumberland; et de terminer ce voyage en juillet. J'emballai mes instruments de chimie et les matériaux que j'avais réunis, avec l'intention de finir mes travaux dans quelque coin obscur des pays montagneux de l'Écosse.
Partis de Londres le 27 mars, nous mîmes quelques jours à parcourir les belles forêts de Windsor. Des chênes majestueux, une multitude prodigieuse de gibier, et des troupes de daims superbes présentaient une scène tout-à-fait nouvelle pour nous, qui habitions les montagnes.
De là nous allâmes à Oxford. En entrant dans cette ville, les évènements, dont elle avait été le théâtre plus de cent cinquante ans auparavant, se retracèrent à notre esprit. C'est là que Charles Ier avait rassemblé ses forces. Cette ville lui avait gardé fidélité, même après que la nation entière eut abandonné sa cause, pour suivre l'étendard du parlement et de la liberté. La mémoire de ce roi infortuné, les compagnons de son malheur, l'aimable Fakland, l'orgueilleux Gower, la Reine, et son fils, donnaient un intérêt particulier à chaque partie de la ville, qu'on supposait leur avoir servi d'habitation.
Nous nous plaisions à suivre les traces de l'esprit des anciens temps, qui semblait y régner encore. Quand bien même ces sentiments n'auraient pas satisfait notre imagination, la ville était par elle-même assez belle pour obtenir notre admiration. Les collèges sont anciens et pittoresques; les rues sont presque magnifiques; et la bienfaisante Isis, qui la baigne et coule à travers des prés d'une verdure éclatante, présente une surface douce, qui réfléchit un assemblage majestueux de tours, de pyramides, et de dômes, relevés en relief parmi de vieux arbres. J'étais enchanté de cette vue, et, cependant, je n'éprouvais pas ce plaisir, sans que le souvenir du passé, et le sentiment de l'avenir n'y joignissent de l'amertume. J'étais fait pour le bonheur paisible. Dans ma jeunesse, je n'avais jamais connu le chagrin; et, si je me laissais quelquefois gagner par l'ennui, la vue des beautés de la nature, ou l'étude de ce qui est excellent et sublime dans les productions de l'homme intéressait toujours mon cœur, et avait le pouvoir de m'électriser. Mais je suis un arbre tombé; le trait a pénétré mon âme; et j'ai senti alors que je survivrais pour montrer, pendant quelque temps seulement..., le spectacle déplorable de l'humanité qui succombe, en pitié aux autres, et en horreur à moi-même.
Nous passâmes beaucoup de temps à Oxford, pour parcourir les environs, et chercher à reconnaître chaque lieu qui rappelait l'époque la plus intéressante de l'histoire Anglaise. Nos petits voyages de découverte étaient souvent prolongés par les objets qui se présentaient successivement. Nous visitâmes le tombeau de l'illustre Hampden, et la plaine où périt ce patriote. Un moment, mon âme oublia son avilissement et ses craintes misérables, pour se livrer aux idées sublimes de liberté et de sacrifice de soi-même, dont ces lieux étaient le monument et le souvenir. Un moment, j'osai briser mes chaînes, et regarder autour de moi avec orgueil et liberté; mais j'avais été trop profondément blessé, je ne tardai pas, hélas! à retomber en moi-même, tremblant et sans espoir.
Nous quittâmes Oxford avec regret, pour nous diriger vers Matlock, le lieu le plus rapproché où nous pussions nous arrêter. Le pays qui est auprès de ce village, a plus de ressemblance avec le Switzerland; mais tout est dans une petite proportion, et les vertes collines ne sont pas couronnées dans l'éloignement par la cîme blanche des Alpes, comme les montagnes de mon pays natal. Nous visitâmes l'étonnante caverne, et les petits cabinets d'histoire naturelle, où les curiosités sont disposées de la même manière que dans les collections qui sont à Servox et à Chamouny. Ce dernier nom prononcé par Henri me fit trembler; et je me hâtai de quitter Matlock avec lequel ce lieu terrible était ainsi associé.
De Derby, en voyageant toujours vers le Nord, nous passâmes dans le Cumberland et le Westmorland, où notre séjour fut de deux mois. Je pus alors me croire presqu'au milieu des montagnes de la Suisse. Les petits monceaux de neige, qui n'étaient pas encore détachés de la partie nord des montagnes, les lacs, et les sources qui jaillissent au milieu des rochers, tout ce que je voyais enfin m'était cher et familier. Nous liâmes, dans ce pays, connaissance avec quelques personnes, qui presque toutes s'efforcèrent de me rendre au bonheur. Le plaisir de Clerval était en proportion plus grand que le mien; son esprit s'élevait dans la société des hommes de mérite; et il trouvait en lui-même plus d'instruction et de ressources qu'il ne pensait en avoir, lorsqu'il était avec ses inférieurs. Je pourrais passer ici ma vie, me disait-il; et parmi ces montagnes, je regretterais à peine le Switzerland et le Rhin.
Cependant il disait que, si la vie d'un voyageur est remplie de plaisirs, elle n'est pas cependant exemple de peine. Il n'a pas de limites dans ses sentiments; et au moment où il commence à jouir du repos, il se trouve obligé de quitter le lieu où il s'arrêtait avec plaisir, pour courir après quelqu'objet nouveau, qui engage encore son attention, et qu'il abandonne aussi pour d'autres nouveautés.
Nous avions à peine visité les différents lacs du Cumberland et du Westmorland, et pris affection pour quelques-uns des habitants, que nous fûmes à l'époque du rendez-vous fixé par l'Écossais, notre ami. Nous nous séparâmes de nos hôtes pour continuer notre voyage. Pour moi je n'en fus pas affligé. J'avais négligé quelque temps ma promesse, et je redoutais les effets de la colère du démon. Il pouvait rester dans le Switzerland, et assouvir sa vengeance sur mes parents. Cette idée me poursuivait, et me tourmentait à chaque moment, où d'ailleurs j'aurais trouvé le repos et la paix. J'attendais mes lettres avec l'impatience d'un homme qui a la fièvre. Étaient-elles en retard? j'étais malheureux, et accablé de mille frayeurs; arrivaient-elles? je voyais l'écriture d'Élisabeth ou de mon père, j'osais à peine lire et m'assurer de mon sort. Quelquefois je pensais que le démon me suivait, et pourrait hâter ma négligence en assassinant mon compagnon de voyage. Lorsque j'étais poursuivi de ces idées, je ne voulais pas quitter Henry un moment; je le suivais comme son ombre, pour le protéger contre la rage de celui qui me semblait devoir être son meurtrier: j'étais semblable à l'homme qui s'est souillé d'un crime énorme, et qui est sans cesse dévoré par le remords. J'étais innocent; mais j'avais attiré sur ma tête une malédiction terrible, aussi mortelle que celle du crime.
Je visitai Édimbourg avec indifférence, bien que cette ville soit digne d'intéresser l'être le plus malheureux. Clerval ne l'aimait pas autant qu'Oxford, dont l'antiquité lui plaisait infiniment; mais la beauté et la régularité de la nouvelle ville d'Édimbourg, son château romantique, et ses environs si délicieux, le palais d'Arthur, le puits de Saint-Bernard, et les montagnes du Pentland, le consolaient suffisamment d'avoir changé de place, et le remplissaient de joie et d'admiration. Pour moi, j'étais impatient d'arriver au terme de mon voyage.
Nous partîmes d'Édimbourg au bout d'une semaine, en traversant Coupar, Saint-André, et en longeant les rives du Tay, jusqu'à Perth où notre ami nous attendait. Peu disposé à rire et à causer avec des étrangers, ou à adopter leurs sentiments ou leurs projets avec la bonne humeur qu'on attend d'un hôte, j'annonçai à Clerval que je désirais faire seul le tour de l'Écosse. «Amuse-toi, lui dis-je; et que ce lieu soit notre rendez-vous. Je puis être absent un mois ou deux; mais, je l'en prie, ne t'inquiète pas de ce que je ferai: laisse-moi un peu de temps dans le repos et la solitude; et lorsque je reviendrai, j'espère que mon cœur sera soulagé, et plus d'accord avec ton caractère».
Henry voulut me dissuader; mais il s'aperçut que ma détermination était bien prise; et il cessa de me faire des remontrances, en me priant de lui écrire souvent. «J'aimerais mieux être avec toi, disait-il, dans tes courses solitaires, qu'avec ces Écossais que je ne connais pas: hâte-toi donc, mon cher ami, de revenir, afin que je puisse encore me croire dans ma patrie; car pendant ton absence, je me croirai en exil».
Je me séparai de mon ami, résolu de rechercher quelque lieu écarté de l'Écosse, et de finir mon travail dans la solitude. Je ne doutais pas que le monstre ne me suivît, et ne se découvrît à moi, lorsque j'aurais terminé, pour recevoir sa compagne.
Dans cette résolution, je traversai les pays montagneux du nord, et je me fixai dans l'une des moins habitées et des plus arides des îles Orkneys; ce lieu convenait au travail auquel j'allais me livrer, et n'était guère qu'un rocher, dont les flancs élevés étaient continuellement battus par les vagues. Le sol était stérile, et pouvait à peine produire la pâture de quelques misérables vaches, et le gruau d'avoine de ses habitants, qui étaient au nombre de cinq, et dont les membres maigres et décharnés témoignaient assez de leur misère ou de leur souffrance. Les végétaux, le pain, et même l'eau fraîche étaient des objets de luxe, dont on ne pouvait jouir qu'en les faisant venir du continent, qui était à une distance d'environ cinq milles.
Dans toute l'île, il n'y avait que trois chétives chaumières: l'une d'elles était libre à mon arrivée: je la louai. Elle ne contenait que deux chambres, dont la malpropreté décelait la plus profonde détresse. Le chaume était enfoncé, les murs sans plâtre, et la porte hors de ses gonds. J'ordonnai des réparations à ma nouvelle demeure, j'y mis quelques meubles, et j'en pris possession: ces dispositions auraient pu, sans doute, surprendre les montagnards; mais le besoin et la pauvreté engourdissent tellement leurs sens, qu'ils n'y firent aucune attention. De cette manière, je vécus sans être observé, ni dérangé, et je fus à peine remercié de leur fournir des vêtements et des aliments, tant la souffrance émousse les sensations les plus simples des hommes!
Dans cette retraite, je consacrais la matinée au travail; mais le soir, lorsque le temps le permettait, je me promenais sur le bord pierreux de la mer, prêtant l'oreille au mugissement des vagues qui se brisaient à mes pieds. C'était une scène à la fois monotone et variée. Je pensais au Switzerland, si peu semblable à ce cap désolé et effrayant; à ses montagnes qui sont couvertes de vignes; à ses plaines qui sont peuplées d'un grand nombre de chaumières; à ses beaux lacs qui réfléchissent un ciel pur et azuré; et au bruit de leurs vagues agitées par les vents, égal au plus à celui d'un enfant qui joue, en comparaison des mugissements du vaste Océan.
Au moment de mon arrivée, je partageai ainsi mon temps; mais plus j'avançais dans mon travail, plus j'éprouvais d'horreur et de dégoût. Tantôt je ne pouvais prendre sur moi d'entrer dans mon laboratoire pendant plusieurs jours; tantôt je travaillais nuit et jour, afin d'achever mon ouvrage. L'opération, à laquelle je me livrais, n'offrait que des dégoûts. Pendant mon premier essai, une sorte d'enthousiasme frénétique m'en avait dissimulé l'horreur; mon esprit n'envisageait que le résultat de mon travail, et mes yeux n'étaient frappés que des progrès. Maintenant j'étais de sang-froid, et je succombais souvent devant l'ouvrage de mes mains.
Dans cette situation, adonné au plus odieux travail, plongé dans une solitude où rien ne pouvait détourner mon attention de la scène qui m'occupait, je devins inégal, je perdis tout repos, et j'éprouvai une irritation de nerfs. À tout moment je craignais de rencontrer mon persécuteur. Quelquefois je m'asseyais les yeux fixés sur la terre, pour ne pas voir, en les levant, l'objet dont j'étais si effrayé. Je prenais soin de ne pas m'écarter de la présence de mes semblables, dans la crainte qu'il ne vînt seul réclamer sa compagne.
Cependant je continuais mon travail, et je l'avais même déjà considérablement avancé. J'envisageais le moment où il serait terminé, avec un espoir mêlé de trouble et d'ardeur dont je n'osais me rendre compte, mais auquel venait se joindre d'obscurs pressentiments de malheurs, assez terribles pour jeter le trouble dans mon cœur.

CHAPITRE XIX

J'étais assis un soir dans mon laboratoire. Le soleil était couché depuis long-temps, et la lune s'élevait de la mer; il n'y avait plus assez de jour pour que je pusse continuer mon ouvrage. Je le suspendis, incertain si je le laisserais pendant la nuit, ou si je me hâterais de le terminer en m'y livrant sans relâche. En ce moment, une foule de réflexions se présentèrent à mon esprit, et me conduisirent à considérer les effets du travail auquel je m'adonnais. Trois années auparavant, j'avais travaillé au même objet, et j'étais parvenu à créer un démon, dont la cruauté sans égale avait désolé mon cœur, et l'avait à jamais rempli des remords les plus cuisants. J'allais maintenant former une autre créature, dont je ne pouvais prévoir le caractère; elle pouvait devenir dix mille fois plus perverse que son compagnon, et se complaire au meurtre et au mal. Celui-ci avait juré de quitter le voisinage de l'homme, et de se cacher dans des déserts; mais elle n'avait pris aucun engagement. Destinée, suivant toute apparence, à devenir un animal pensant et raisonnant, ne pouvait-elle pas refuser de consentir à un pacte antérieur à sa création?
L'un et l'autre pourraient même se haïr: la créature, qui avait déjà reçu la vie, était choquée de sa propre difformité: ne pourrait-elle pas en concevoir une plus grande horreur, lorsqu'elle serait offerte à ses yeux sous la forme d'une femme? La nouvelle créature pourrait aussi se détourner de l'autre avec dégoût, en voyant la beauté supérieure de l'homme; elle pourrait quitter le monstre; et lui, seul pour la seconde fois, ne serait-il pas exaspéré de cet affront nouveau? Supporterait-il d'être abandonné par un être d'une espèce semblable à la sienne?
Si même ils quittaient l'Europe pour aller dans les déserts du nouveau monde, un des résultats inévitables de ces sympathies dont le Démon avait besoin, serait la naissance de leurs enfants, souche d'une race de démon qui se propagerait sur la terre, et pourrait rendre l'existence même de l'espèce humaine précaire et pleine de terreur. Avais-je le droit, pour mon propre intérêt, d'infliger cette malédiction sur les générations à venir? J'avais été touché auparavant par les sophismes de l'être que j'avais créé; j'avais été effrayé de ses menaces infernales; mais aujourd'hui, pour la première fois, j'envisageais le danger de ma promesse; je frissonnai en pensant que les siècles à venir me maudiraient comme leur fléau; moi qui, dans mon égoïsme, n'avais pas craint d'acheter ma tranquillité personnelle au prix, peut-être, de l'existence de toute la race humaine.
Je tremblais, je me sentais défaillir, lorsque, en levant les yeux, j'aperçus, à la clarté de la lune, le Démon auprès de la fenêtre. Il sourit en me voyant occupé de la tâche qu'il m'avait imposée: mais ce sourire était horrible. Ce n'était que trop vrai: il m'avait suivi dans mes voyages; il avait habité les forêts, il s'était caché dans les cavernes ou dans les bruyères vastes et désertes; et il venait maintenant observer mes progrès, et réclamer l'accomplissement de ma promesse. Au moment où je le regardai, sa figure exprimait le dernier degré de la perversité et de la perfidie. Je pensai, avec une sorte de démence, à la promesse que j'avais faite de créer un être semblable à lui; la fureur s'empara de moi, et je brisai en plusieurs morceaux l'objet de mon travail. Le malheureux me vit détruire la créature de l'existence de laquelle dépendait son bonheur, et il s'éloigna en poussant un cri de désespoir et de vengeance.
Je quittai le laboratoire; j'en fermai la porte à clef, et je fis, en moi-même, le vœu solennel de ne reprendre jamais mes travaux; et alors, à pas tremblants, je me dirigeai vers mon appartement. J'étais seul; personne n'était auprès de moi pour dissiper mon chagrin, et calmer les pensées les plus terribles sous lesquelles je succombais.
Pendant plusieurs heures, assis près de ma fenêtre, je fixai les yeux sur la mer: elle était presqu'immobile; les vents se taisaient, et toute la nature reposait à l'éclat paisible de la lune. Quelques vaisseaux pêcheurs paraissaient seuls; et, de temps en temps, la douce brise apportait les voix des pêcheurs qui s'appelaient entr'eux. Je jouissais de ce silence, sans sentir à peine combien il était profond, quand mon oreille fut tout à coup frappée par un bruit de rames qui touchaient le bord, et par celui d'une personne qui s'approchait de mon habitation.
Quelques minutes après, j'entendis ma porte crier, comme si l'on cherchait à l'ouvrir doucement. Je tremblais de la tête aux pieds; agité par le pressentiment de ce qui allait arriver, je voulus appeler un des paysans qui demeurait dans une chaumière peu éloignée de la mienne; mais, succombant à un sentiment de faiblesse, du genre de ceux qu'on éprouve si souvent dans des rêves effrayants, lorsqu'on s'efforce de fuir un danger dont on est menacé, je restai attaché à la même place.
Bientôt j'entendis le bruit des pas le long du passage; la porte s'ouvrit; et je vis le malheureux qui m'était si redoutable. Il ferma la porte, s'approcha de moi, et dit d'une voix étouffée:
«Quelle est votre intention en détruisant l'ouvrage que vous commenciez? Osez-vous rompre votre promesse? J'ai supporté la fatigue et la misère: j'ai quitté le Switzerland avec vous; je me suis traîné le long des bords du Rhin; j'ai erré sur le sommet des montagnes qui l'avoisinent, et parmi ces îles couvertes de saules; j'ai habité plusieurs mois dans les bruyères de l'Angleterre, et au milieu des déserts de l'Écosse. J'ai enduré des fatigues inouïes, le froid, et la faim; osez-vous détruire mes espérances»?
—«Éloigne-toi! je romps ma promesse; jamais je ne consentirai à créer un autre être, qui t'égale en difformité et en méchanceté».
—«Esclave, j'ai jusqu'à présent raisonné avec toi; mais tu m'as prouvé que tu étais indigne de ma condescendance. Souviens-toi que j'ai le pouvoir; tu te crois à plaindre; apprends donc que je puis te rendre si malheureux, que la lumière du jour te sera odieuse. Tu es mon Créateur, mais je suis ton maître; obéis»!
—«L'heure de ma faiblesse est passée, et le terme de ta puissance est venu: tes menaces ne peuvent me porter à consentir à un acte de faiblesse; bien loin de là, elles me confirment dans la résolution de ne pas te créer une compagne, qui ne serait que la complice de tes crimes. Mettrai-je, de sang-froid, sur la terre un Démon, qui ne trouve de plaisir que dans la mort et le malheur. Éloigne-toi! Je suis inébranlable, et ce que tu diras ne sera propre qu'à exciter ma fureur».
Le monstre vit ma détermination sur ma figure, et grinça les dents dans sa rage impuissante. «Eh quoi! s'écria-t-il, l'homme peut presser une femme contre son sein, l'animal à sa compagne; et moi, je serai seul dans la nature! J'avais des sentiments d'affections, et ils ont été payés par la haine et le mépris. Homme, tu peux me haïr; mais prends-y garde! Ta vie se passera dans la crainte et la douleur; bientôt ton cœur sera frappé du trait qui doit te priver à jamais du bonheur. Dois-tu être heureux, tandis que je languis sous le poids de mon malheur? Tu peux anéantir mes autres passions; mais j'aurai toujours la vengeance.... la vengeance, désormais plus chère que la lumière ou la vie! Je puis mourir; mais avant ma mort, toi, mon tyran et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemple ta misère».
—«Prends-y garde; car je suis sans crainte, et par conséquent puissant. J'épierai avec la ruse du serpent, et je blesserai avec son venin. Homme, tu te repentiras des maux que tu prépares».
—«Tais-toi, Démon; et n'empoisonne pas l'air par tes paroles criminelles. Je t'ai déclaré ma résolution, et je ne suis pas assez lâche pour céder à les menaces. Laisse-moi; je suis inexorable».
—«C'est bien. Je pars; mais souviens-toi que je serai avec toi la nuit de ton mariage».
Je m'élançai en m'écriant: «Monstre! avant que tu ne signes mon arrêt de mort, tâche d'être en sûreté toi-même».
Je voulus le retenir; mais il m'échappa, quitta la maison à la hâte, et en peu d'instants, il fut dans son bateau. Je le vis fendre les eaux avec la rapidité de la flèche, et je le perdis bientôt de vue au milieu des vagues. Un profond silence régnait autour de moi; mais ses paroles retentissaient à mes oreilles. Dans ma rage, je brûlais de poursuivre celui qui me privait du repos, et de le précipiter dans l'Océan. Je parcourus ma chambre en tous sens, à pas précipités et hors de moi, pendant que mon imagination me présentait mille tableaux propres à me tourmenter et à me déchirer. Pourquoi ne l'avais-je pas suivi? Pourquoi n'avais-je pas engagé avec lui un combat mortel? Je l'avais laissé partir, et il s'était dirigé vers le continent. Je frissonnai en pensant quelle pourrait être la première victime sacrifiée à son insatiable vengeance. Et alors je me rappelai ces paroles: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage». C'était donc à cette époque qu'était fixé le terme de ma destinée. Je devais mourir à cette heure, satisfaire et éteindre à la fois sa perversité. Je n'en tremblai pas; mais venant à penser à ma chère Élisabeth, à ses larmes, et au chagrin éternel qu'elle éprouverait, en voyant son amant si cruellement arraché de ses bras... je sentis couler des larmes, les premières que j'eusse versées depuis plusieurs mois; et je résolus de ne pas succomber devant mon ennemi sans une résistance complète.
La nuit s'écoula, et le soleil s'éleva de l'Océan: je fus plus calme, si l'on peut appeler calme celui dont la rage violente se change en un profond désespoir. Je quittai la maison, théâtre horrible de la dispute de la veille, et je me promenai sur le bord de la mer, qui me semblait une barrière insurmontable entre mes semblables et moi. Je formais le désir de pouvoir passer ma vie sur ce rocher stérile, dans l'ennui, mais du moins certain de ne pas être frappé de douleur par quelque catastrophe soudaine. En revenant au milieu des hommes, je devais m'attendre à être sacrifié, ou à voir ceux que j'aimais le plus mourir de la main d'un Démon, que j'avais créé moi-même.
Je me promenais dans l'île comme un spectre inquiet, séparé de tout ce qu'il aimait, et malheureux de cette séparation. Vers midi, à l'heure où le soleil est le plus élevé, je m'étendis sur le gazon, et je m'endormis profondément. Je n'avais pas dormi de toute la nuit précédente; mes nerfs étaient agités, et mes yeux échauffés par la veille et la douleur: je fus rafraîchi par ce sommeil. En me réveillant, je crus appartenir encore à une race d'êtres humains semblables à moi-même; et je me mis à réfléchir avec plus de calme à ce qui s'était passé. Cependant, les paroles du Démon retentissaient toujours à mes oreilles comme la cloche de la mort; elles paraissaient être l'effet d'un songe, mais d'un songe distinct et oppressif comme une réalité.
Le soleil était déjà fort avancé dans sa course; mais je me tenais encore sur le rivage, et j'étais à manger un gâteau d'avoine pour apaiser ma faim dévorante, lorsqu'un bateau pêcheur s'arrêta près de moi, et m'apporta un paquet qui contenait plusieurs lettres de Genève, et une de Clerval, mon ami, qui m'engageait à le rejoindre, en me disant qu'il y avait près d'un an que nous étions partis du Switzerland, et que nous n'avions pas encore visité la France. Il me priait donc de quitter mon île solitaire, et de venir au bout d'une semaine le trouver à Perth, où le plan de nos voyages pourrait être concerté. Je fus rappelé à la vie par cette lettre, et je me déterminai à quitter mon île deux jours après.
Cependant, avant de partir, j'avais à faire une chose dont l'idée me causait un frissonnement. Il fallait emballer mes instruments de chimie; pour cela, entrer dans la chambre qui avait été le théâtre de mon odieux travail, et toucher ces ustensiles à la vue desquels je pâlissais. Le lendemain matin, au point du jour, je rassemblai tout mon courage, et j'ouvris la porte de mon laboratoire. Les débris de la créature qui était à moitié terminée, et que j'avais détruite, étaient, dispersés sur le plancher; en les voyant, j'éprouvai presque le même sentiment, que si j'avais déchiré en lambeaux la chair vivante d'un être humain. Je m'arrêtai pour me recueillir, et j'entrai, après un moment, dans la chambre. J'en enlevai les instruments d'une main tremblante; mais je réfléchis qu'il ne fallait pas y laisser les débris de mon ouvrage pour exciter l'horreur et le soupçon des paysans; et, en conséquence, je les mis dans un panier avec une grande quantité de pierres, et je les emportai dans le dessein de les jeter dans la mer, cette nuit même. En même temps je m'assis sur le rivage, et je me mis à nettoyer et à arranger mes appareils de chimie.
Jamais révolution n'avait été plus complète que celle qui avait eu lieu dans mes sentiments depuis le soir de l'apparition du Démon. Auparavant, j'avais considéré ma promesse avec un profond désespoir, mais comme un engagement qui devait être rempli, quels qu'en fussent les résultats; maintenant il me semblait que le voile qui était sur mes yeux avait été arraché, et je voyais clairement pour la première fois. L'idée de recommencer mes travaux ne se présenta pas à mon esprit un seul instant; la menace que j'avais entendue, pesait sur mes pensées, sans qu'elle me portât à réfléchir qu'un acte volontaire de ma part pourrait la détourner. J'avais décidé en moi-même, que la création d'un être semblable au premier Démon que j'avais formé, serait un acte du plus vil et du plus atroce égoïsme; et je bannis de mon esprit toute pensée qui pût mener à une conclusion différente.
Entre deux et trois heures du matin, la lune se leva. Je mis alors mon panier dans un petit esquif, et je m'éloignai du rivage à environ quatre milles. La scène était solitaire: il y avait bien quelques bateaux qui regagnaient le Continent, mais je m'en tins éloigné. On aurait dit que j'allais commettre un crime horrible: j'évitais avec une inquiétude mortelle toute rencontre avec mes semblables. En même temps, la lune, qui auparavant avait été claire, fut couverte tout-à-coup d'un nuage épais. Je profitai de ce moment d'obscurité pour jeter mon panier dans la mer; je prêtai l'oreille au bruit qu'il faisait en s'enfonçant, et je quittai la place que j'avais choisie pour cette opération. Le ciel se couvrit; mais l'air, refroidi seulement par le vent nord-est qui venait de s'élever, ne cessait pas d'être pur. Je ressentais une fraîcheur qui me parut si agréable, que je résolus de rester plus longtemps sur l'eau. Je fixai le gouvernail dans une position directe, et je m'étendis au fond du bateau. La lune était cachée par les nuages; tout était obscur; je n'entendais que le bruit de la barque, dont la quille fendait les vagues; bercé par le murmure, je m'endormis bientôt d'un profond sommeil.
Je ne sais combien de temps je restai dans cette situation; mais, en m'éveillant, je m'aperçus que le soleil était déjà à une hauteur considérable. Le vent était violent, et les vagues menaçaient continuellement d'engloutir mon petit esquif. Je pensai que le vent soufflant du nord-est, devait m'avoir entraîné loin de la côte d'où j'étais parti. Je fis tout ce que je pus pour changer de direction, mais je ne tardai pas à reconnaître que le moindre effort aurait pour effet de submerger le bateau.
Dans cette situation, ma seule ressource était de m'abandonner au vent. J'avoue que j'éprouvai quelques sentiments de terreur. Je n'avais pas de boussole avec moi, et je connaissais si peu la géographie de cette partie du monde, que le soleil m'était peu utile. Je pouvais être emporté dans le vaste Atlantique, et éprouver toutes les souffrances de la faim, ou bien être englouti dans les abîmes des flots, qui battaient ma barque et mugissaient autour de moi. Errant depuis plusieurs heures, j'étais tourmenté par une soif brûlante, prélude de mes autres souffrances. Je regardais le ciel couvert de nuages, que le vent chassait et auxquels d'autres nuages succédaient rapidement: je regardais la mer, qui allait être mon tombeau. «Démon, m'écriai-je, te voilà déjà satisfait»! Je pensai à Élisabeth, à mon père, et à Clerval; et je tombai dans une rêverie si désespérante et si effrayante, que, même à présent, quand la scène va se fermer devant moi pour toujours, je tremble de me la rappeler.
Quelques heures après, le soleil pencha vers l'horizon; le vent se changea insensiblement en une douce brise, et l'agitation de la mer fit place à un calme plat. Je m'affaiblissais, et j'étais à peine capable de tenir le gouvernail, quand tout-à-coup je vis la terre vers le sud.
Dans un moment où j'étais presque mort de fatigue, et du doute affreux dans lequel j'étais depuis plusieurs heures, cette certitude soudaine de la vie pénétra jusqu'à mon cœur comme une source vivifiante de joie, et me fit verser des larmes.
Combien nos sentiments sont variables! Combien est étrange cet amour opiniâtre de la vie, même dans l'excès de la misère! Je fis une autre voile avec une partie de mon vêtement, et je me dirigeai promptement vers la terre. Elle paraissait déserte et couverte de rochers; mais en approchant davantage, je distinguai facilement des traces de culture. Je vis des vaisseaux près du rivage, et je me retrouvai tout-à-coup transporté dans le voisinage de l'homme civilisé. Je suivis avec empressement les détours de la côte, et j'aperçus enfin un clocher qui s'élevait derrière un petit promontoire. Dans mon état extrême de faiblesse, je résolus de faire voile directement vers la ville, comme le lieu où je pourrais le plus facilement pourvoir à ma nourriture. Par bonheur, j'avais de l'argent avec moi. En tournant le promontoire, je vis une jolie petite ville et un bon port, où j'abordai en bondissant de joie de mon salut inespéré.
Pendant que j'étais occupé à attacher le bateau et à arranger les voiles, plusieurs personnes s'attroupèrent autour de moi. Elles paraissaient très-surprises de me voir paraître; et, au lieu de m'offrir du secours, elles parlaient ensemble en faisant des gestes, qui, dans tout autre instant, m'auraient alarmé; mais alors, je remarquai simplement qu'ils parlaient anglais, et je m'adressai à eux dans cette langue: «Mes bons amis, leur dis-je, aurez-vous l'obligeance de me dire le nom de cette ville, et de m'apprendre où je suis»?
—«Vous le saurez assez tôt, répondit un homme avec une voix aigre. Peut-être êtes-vous venu dans un lieu qui ne vous plaira pas trop; mais on ne demandera pas votre goût, je vous promets».
Je fus excessivement surpris de recevoir une réponse aussi dure d'un étranger, et je ne fus pas moins déconcerté en voyant les figures sourcilleuses et irritées de ses compagnons. «Pourquoi me répondez-vous aussi durement, répliquai-je? Assurément, les Anglais n'ont pas coutume de recevoir les étrangers d'une façon si peu hospitalière».
—«Je ne sais pas, dit l'homme, quelle est la coutume des Anglais; mais celle des Irlandais est de haïr les scélérats».
Pendant cet étrange dialogue, je vis la foule se grossir rapidement. Les figures exprimaient un mélange de curiosité et de colère, qui m'impatientait, et commençait à m'alarmer. Je demandai le chemin de l'auberge; personne ne répondit. Je marchai en avant; mais un murmure s'éleva de la foule, qui me suivit et m'entoura, jusqu'à ce qu'un homme de mauvaise mine me frappa sur l'épaule, et me dit: «Venez, Monsieur, il faut me suivre chez M. Kirwin, pour dire qui vous êtes».
—«Qui est-ce que M. Kirwin? Pourquoi dois-je donner des renseignements sur mon compte? Ne suis-je pas dans un pays libre»?
—«Oui, Monsieur, assez libre pour les honnêtes gens. M. Kirwin est un magistrat auquel vous allez donner des renseignements sur la mort d'un Gentleman, qui, la nuit dernière, a été trouvé assassiné».
Je tressaillis à cette réponse; mais je me remis bientôt. J'étais innocent: il serait facile de le prouver. Je suivis donc mon conducteur en silence, et je fus conduis dans une des meilleures maisons de la ville. J'étais prêt à tomber de fatigue et de faim; mais, étant entouré de la foule, je pensai qu'il était convenable de rassembler toute ma force, afin qu'on n'attribua pas la faiblesse de mon corps à la crainte, ou aux remords du crime. Je m'attendais peu alors au malheur qui allait dans quelques moments peser sur moi, et étouffer dans l'horreur et le désespoir toute crainte d'ignominie ou de mort.
Je m'arrête ici, car j'ai besoin de tout mon courage pour me rappeler les évènements effrayants que je vais raconter avec exactitude.

CHAPITRE XX

Je fus bientôt amené devant un magistrat; son visage exprimait la bonté; ses manières le calme et la douceur. Il me regarda, cependant, avec quelque sévérité; il se tourna ensuite vers mes conducteurs, et demanda quelles étaient les personnes qui paraissaient comme témoins dans cette affaire.
Une demi-douzaine d'hommes, environ, s'avancèrent; et l'un d'eux, choisi par le magistrat, déposa que, la nuit précédente, étant allé à la pèche avec son fils et son beau-frère, Daniel Nugent, il fut surpris, vers dix heures, par un grand vent du nord qui s'éleva, et les força de gagner le rivage. La nuit étant très-sombre, parce que la lune n'était pas encore levée, ils n'abordèrent pas dans le port, mais, selon leur habitude, dans une baie à environ deux milles au-dessous. Il marchait le premier, portant une partie des filets, et suivi, à quelque distance, de ses compagnons. En s'avançant le long du rivage, il heurta de son pied contre un obstacle, et mesura la terre. Ses compagnons vinrent à son secours; et, à la lueur de leur lanterne, ils virent qu'il était tombé sur le corps d'un homme qui paraissait mort. Ils supposèrent d'abord que c'était le cadavre de quelque personne qui avait été noyée, et jetée par les vagues sur le rivage; mais, en l'examinant, ils reconnurent que les habits n'étaient pas mouillés, et même que le corps n'était pas encore froid. Ils le portèrent dans la chaumière d'une vieille femme, voisine du lieu où ils se trouvaient, et ils essayèrent inutilement de le rendre à la vie. Le mort paraissait être un beau jeune homme d'environ vingt-cinq ans. Selon toute apparence, il avait été étranglé; car son corps ne présentait d'autre signe de violence, que des marques noires de doigts sur le cou.
La première partie de cette déposition ne m'intéressa nullement; mais, lorsqu'il parla de la marque noire des doigts, je me souvins du meurtre de mon frère, et j'éprouvai une agitation extrême; mes membres tremblèrent, un nuage obscurcit mes yeux, et je fus obligé de m'appuyer sur une chaise pour me soutenir. Le magistrat m'observait d'un œil scrutateur, et tira de suite un augure défavorable de mon maintien.
Le fils confirma la déposition de son père; mais Daniel Nugent, appelé à son tour, affirma positivement qu'un moment avant la chute de son compagnon, il avait vu un bateau, monté par un seul homme, à peu de distance du rivage; et, autant qu'il pouvait en juger à la lueur de quelques étoiles, c'était le même bateau dans lequel je venais de débarquer.
Une femme déposa qu'elle demeurait près du rivage, et qu'elle se tenait à la porte de sa chaumière, attendant le retour des pêcheurs, à peu près une heure avant d'apprendre la découverte du corps, lorsqu'elle vit un bateau, conduit par un seul homme, s'éloigner de cette partie du rivage, où le cadavre fut ensuite trouvé.
Une autre femme confirma le récit des pêcheurs qui avaient porté le corps dans sa maison: il n'était pas encore froid. Ils le mirent dans un lit, et le frottèrent; mais, pendant que Daniel alla jusqu'à la ville chercher un médecin, le corps devint sans chaleur et sans vie.
Plusieurs autres hommes furent interrogés sur mon débarquement; et ils convinrent qu'avec le grand vent du nord qui s'était élevé pendant la nuit, il était très probable que j'avais été ballotté pendant plusieurs heures, et obligé de retourner à peu près au même lieu d'où j'étais parti. Ils firent, en outre, observer que je devais avoir apporté le corps d'un autre endroit; et il était vraisemblable, puisque je paraissais ne pas connaître la côte, que j'aurais débarqué dans le port sans savoir quelle était la distance de la ville de ***, au lieu où j'avais laissé le cadavre.
M. Kirwin, après avoir entendu cette déposition, voulut que je fusse conduit dans la chambre, où le corps avait été placé jusqu'à ce qu'il fût enterré. Il le désirait dans l'intention d'observer l'effet que sa vue produirait sur moi; et il n'avait probablement eu ce désir, qu'en remarquant l'extrême agitation que j'avais laissé paraître, lorsqu'on avait décrit le genre du meurtre. Je fus donc conduit à l'auberge par le magistrat et plusieurs autres officiers. Je ne pus m'empêcher d'être frappé des coïncidences étranges, qui avaient eu lieu pendant cette nuit remplie d'événements; mais, certain d'avoir causé avec plusieurs personnes dans l'île que j'avais habitée, à peu près au moment où l'on avait trouvé le corps, je fus parfaitement tranquille sur les conséquences de l'affaire.
J'entrai dans la chambre où le cadavre reposait, et je lui fus confronté. Comment décrire ce que j'éprouvai à cet aspect? Je me sens encore saisi d'horreur, et je ne puis penser à ce moment terrible sans trembler, et sans tomber dans un désespoir qui me rappelle faiblement l'angoisse dont je fus saisi en le reconnaissant. Le jugement, la présence du magistrat et des témoins sortirent comme un songe de ma mémoire, lorsque je vis Henri Clerval, dont le corps était inanimé et étendu devant moi. Je respirais à peine, je me jetai sur le cadavre en m'écriant: «Mon cher Henri, mes funestes machinations t'ont-elles aussi privé de la vie? J'ai déjà immolé deux victimes; d'autres attendent leur destinée: mais toi, Clerval, mon ami, mon bienfaiteur....».
Les forces humaines ne peuvent supporter long-temps les souffrances cruelles auxquelles je fus en proie. On m'emporta de la chambre dans de fortes convulsions.
Une fièvre succéda à cet état terrible. Je fus deux mois au bord du tombeau: mon délire, comme on me l'apprit ensuite, était effrayant; je m'appelais le meurtrier de Guillaume, de Justine et de Clerval. Tantôt je priais ceux qui me gardaient de m'aider à détruire le démon, qui était la cause de mon supplice; tantôt je sentais les doigts du monstre qui saisissaient déjà mon cou, et je poussais des cris de douleur et d'effroi. Heureusement je n'étais compris que de M. Kirwin, qui seul entendait la langue de mon pays, dans laquelle je m'exprimais; mais mes gestes et mes cris affreux suffisaient pour effrayer les autres témoins.
Pourquoi n'ai-je pas succombé? Plus malheureux que n'a jamais été aucun homme, pourquoi n'ai-je pas été enseveli dans l'oubli et le repos? La mort enlève une foule de jeunes enfants, unique espoir de leurs tendres parents. Des épouses nouvelles, de jeunes amants, ont été un jour brillants de la santé et de l'espérance, et le lendemain, renfermés dans la tombe où ils sont devenus la pâture des vers! De quelle matière étais-je formé pour résister ainsi à tant de chocs, qui, semblables à l'action de la roue, renouvelaient continuellement mon supplice?
Hélas! j'étais condamné à vivre, et, deux mois après, je me trouvai, comme si je m'éveillais d'un songe, dans une prison, étendu sur un grabat, entouré de geôliers, de guichetiers, de verrous, et du triste appareil d'un donjon. Ce fut un matin, je me souviens, que je m'éveillai ainsi dans mon bon sens. J'avais oublié les détails de ce qui était arrivé, et je n'avais d'autre impression que celle d'un grand malheur qui aurait tout d'un coup pesé sur moi; mais en regardant autour de moi, en apercevant les fenêtres grillées, et la malpropreté de la chambre dans laquelle j'étais, je me rappelai toutes les circonstances qui avaient précédé ma captivité, et je poussai un soupir douloureux.
Ce bruit réveilla une vieille femme qui dormait dans une chaise à côté de moi. Cette vieille, qui était louée pour me servir de garde, et qui était femme de l'un des guichetiers, portait sur sa figure l'expression de toutes les mauvaises qualités, qui caractérisent souvent cette classe. Ses traits étaient grossiers et durs, comme ceux des personnes habituées à voir le malheur avec indifférence. Son ton décelait toute son insensibilité. Elle s'adressa à moi en Anglais, et je fus frappé du son de sa voix que j'avais entendue pendant mes souffrances.
«Êtes-vous mieux maintenant, monsieur, dit-elle? Je répondis dans la même langue, et d'une voix faible: je crois qu'oui; mais, s'il est vrai que je ne rêve pas, je suis fâché de vivre encore pour sentir le malheur de mon horrible situation».
—«Quant à cela, répliqua la vieille femme, si vous voulez parler du Gentleman que vous avez assassiné, je crois qu'il vaudrait mieux pour vous être mort, car je pense que cela ira mal: vous ne pouvez pas manquer d'être pendu aux prochaines assises. Cependant, ce n'est pas là mon affaire; je suis envoyé pour vous soigner, et vous rendre à la santé; je fais mon devoir en bonne conscience, et tout le monde ferait bien d'agir de même».
Je me détournai avec dégoût d'une femme, qui pouvait tenir un langage aussi inhumain à une personne qui venait d'être arrachée à la mort. Je me sentais encore languissant et incapable de réfléchir à tout ce qui s'était passé. Ma vie entière me paraissait un songe; je doutais quelquefois de la vérité, car elle ne se présentait jamais à mon esprit avec sa force réelle.
Les idées, qui passaient dans mon esprit, devinrent enfin plus distinctes. Je retombai dans mes accès de fièvre; je fus entouré comme d'un nuage; et je n'avais aucun ami dont la douce voix me consolât, aucun bras sur lequel je pusse me soutenir. Le médecin vint, et ordonna des remèdes que la vieille femme prépara; mais l'un témoignait une profonde insouciance, et l'autre n'avait sur le visage que l'expression de la brutalité. Quel autre que le bourreau, jaloux de gagner son droit, pouvait s'intéresser au sort d'un assassin?
Telles étaient mes réflexions; mais j'appris bientôt que M. Kirwin m'avait témoigné beaucoup de bonté. Il avait donné ordre de me placer dans la meilleure chambre de la prison (car c'était la meilleure, toute mauvaise qu'elle fût); et c'était lui qui m'avait donné un médecin et une garde. À la vérité, il venait rarement me voir; car, malgré son vif désir de soulager les souffrances de toute créature humaine, il ne voulait pas être présent au désespoir et au délire affreux d'un assassin. Il venait seulement pour examiner si je n'étais pas négligé; mais ses visites étaient courtes et rares.
Cependant je me rétablissais insensiblement: un jour j'étais assis dans un fauteuil, les yeux à moitié ouverts, et les joues livides comme la mort; abattu par le chagrin et le malheur, je me répétais qu'il vaudrait mieux mourir que rester misérablement renfermé dans un monde rempli de méchanceté. Je me demandais aussi si je ne me déclarerais pas coupable, pour subir la peine de la loi, moins innocent que la pauvre Justine ne l'avait été. Telles étaient mes pensées, lorsque je vis la porte de ma chambre s'ouvrir, et M. Kirwin entra. Son visage exprimait l'intérêt et la compassion; il approcha une chaise de la mienne, et me dit en français:
«Je crains que cette chambre ne vous paraisse pas agréable; puis-je faire quelque chose de mieux pour vous»?
—«Je vous remercie; tout ce que vous voulez dire n'est rien pour moi: il n'est rien sur la terre qui puisse me consoler».
—«Je sais que l'intérêt d'un étranger ne peut être que d'une faible consolation pour une personne accablée comme vous, par un malheur si grand; mais vous quitterez bientôt, j'espère, ce triste séjour; car je ne doute pas que l'évidence ne vous disculpe facilement du crime qui vous est imputé».
—«C'est ce qui m'intéresse le moins: par une suite d'évènements étranges, je suis devenu le plus malheureux des mortels. Persécuté et souffrant comme je suis, et comme je l'ai été, la mort peut-elle me paraître un mal»?
—«Certes, rien n'est plus propre à plonger dans le malheur et le désespoir que les circonstances étranges dont vous venez d'être victime. Jeté par un hasard extraordinaire sur ce rivage renommé pour son hospitalité, vous avez été sur-le-champ arrêté et accusé d'un meurtre. Le premier objet qui se soit présenté à vos yeux, c'est le corps de votre ami, si singulièrement assassiné, et placé par quelque Démon sous vos pas».
Pendant que M. Kirwin parlait ainsi, malgré l'agitation que j'éprouvais en me retraçant mes souffrances, je ne pus m'empêcher d'être fort surpris de ce qu'il paraissait savoir sur mon compte. Je pense que je laissai voir mon étonnement sur ma figure; car M. Kirwin se hâta de dire:
«Ce ne fut qu'un ou deux jours après que vous fûtes tombé malade, que je pensai à fouiller vos habits, pour chercher un moyen d'envoyer à vos parents la nouvelle de votre malheur et de votre maladie. Je trouvai plusieurs lettres, et, entr'autres, une que je reconnus dès le commencement pour être de votre père. J'écrivis aussitôt à Genève: près de deux mois ce sont écoulés depuis le départ de ma lettre... mais vous êtes malade; vous tremblez même dans ce moment; vous ne pouvez supporter aucune espèce d'agitation».
—«Cette attente est mille fois plus cruelle que les évènements les plus horribles: dites-moi quel meurtre a été commis, et sur la mort de qui je dois gémir».
—«Votre famille se porte très-bien, dit M. Kirwin avec douceur; et quelqu'un, un ami, est venu pour vous voir».
Je fus amené sur-le-champ, par je ne sais quelle chaîne d'idées, à penser que l'assassin était venu pour insulter à mon malheur, me railler sur la mort de Clerval, et m'engager de nouveau à consentir à ses désirs infernaux. Je mis les mains devant mes yeux en m'écriant, avec désespoir: «Ah! repoussez-le! je ne puis le voir; pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas entrer».
M. Kirwin, dont le visage était troublé, fixa les yeux sur moi: il ne put s'empêcher de regarder mon exclamation comme une présomption de mon crime, et me dit d'un ton sévère:
—«J'aurais pensé, jeune homme, que la présence de votre père eût été un bonheur pour vous, au lieu de vous inspirer une répugnance aussi violente».
—«Mon père! m'écriai-je; et, dans chaque trait, chaque muscle, l'expression du plaisir succéda à celle du désespoir. Mon père est-il réellement venu? Que vous êtes bon! Ah! que vous êtes bon! Mais où est-il? pourquoi ne se hâte-t-il pas de venir»?
Mon changement d'expression surprit et satisfit le magistrat. Peut-être pensa-t-il que ma première exclamation était un retour momentané de délire. Il reprit aussitôt son air de bonté, se leva, et sortit avec ma garde. Mon père entra un instant après.
Rien, dans ce moment, ne pouvait me faire plus de plaisir que l'arrivée de mon père. Je lui tendis la main, en m'écriant:
«Vous vivez donc?—et Élisabeth?—et Ernest»?
Mon père me calma, en m'assurant qu'ils étaient en bonne santé, et s'efforça, en s'arrêtant sur ces sujets si intéressants pour mon cœur, de relever mon courage; mais il sentit bientôt qu'une prison ne pouvait être le séjour de la gaîté. «Quel est ce lieu que vous habitez, mon fils», dit-il en regardant avec douleur les fenêtres grillées, et la chambre dont l'aspect était misérable? «Vous avez voyagé pour chercher le bonheur, mais il semble que la fatalité vous poursuive. Et le pauvre Clerval»?...
En entendant prononcer le nom de mon malheureux ami qui avait été assassiné, je ressentis, une agitation trop grande pour que je pusse la supporter dans l'état de faiblesse où j'étais. Je versai des pleurs.
«Hélas! oui, mon père, répondis-je; la destinée la plus horrible est suspendue sur ma tête, et me condamne à vivre pour la remplir, puisque je ne suis pas mort sur le corps inanimé de Henry».
On ne nous permit pas de nous entretenir long-temps ensemble; car l'état précaire de ma santé rendait nécessaires les précautions qui pouvaient affermir ma tranquillité. M. Kirwin entra, et insista pour qu'on n'épuisât pas ma force par un trop grand effort. Mais l'arrivée de mon père était pour moi comme celle de mon bon ange; et ma santé se rétablit insensiblement.
Délivré peu à peu de la maladie, j'étais absorbé par une mélancolie sombre et noire que rien ne pouvait dissiper. L'affreuse image de Clerval assassiné était toujours devant mes yeux; plus d'une fois l'agitation, dans laquelle ces réflexions me jetaient, fit craindre à mes amis une rechute dangereuse. Hélas! pourquoi ont-ils sauvé une vie si misérable et si détestée? sans doute pour que j'accomplisse ma destinée, dont la fin approche à présent. Bientôt, ah! bientôt, la mort étouffera ces gémissements, et me délivrera du poids affreux de mes souffrances qui m'entraîne dans la tombe; je subirai la sentence de la justice, et je jouirai en même temps du repos. Je ne pensais pas alors que la mort fut prochaine, mais j'en conservais toujours le désir, et je restais souvent assis plusieurs heures immobile et silencieux, faisant le vœu qu'un fort tremblement de terre m'ensevelît sous ses ruines avec mon destructeur.
L'époque des assises approchait. J'étais déjà en prison depuis trois mois; et, quoique je fusse encore faible, et continuellement exposé à une rechute, je fus obligé de faire près de cent milles pour aller à la ville du comté où la cour se tenait. M. Kirwin voulut bien ne négliger aucuns soins pour recueillir des témoins et préparer ma défense. L'affaire n'étant pas portée devant la cour qui décide de la vie et de la mort, on m'épargna la honte de paraître en public comme un criminel. Le grand jury rejeta le bill, aussitôt qu'il eut la preuve que j'étais dans les îles Orkneys à l'heure où l'on trouva le corps de mon ami; quinze jours après mon arrivée, je sortis de prison.
Mon père fut ravi que je n'eusse plus à porter la honte d'une charge criminelle, que je fusse libre de respirer encore un air pur, et de retourner dans mon pays natal. Je ne partageais pas ces sentiments; car les murs d'un donjon ou d'un palais m'étaient également odieux. La coupe de la vie était empoisonnée pour toujours; le soleil brillait, il est vrai, pour moi comme pour celui dont le cœur est heureux et content, mais je ne voyais autour de moi qu'une obscurité épaisse et effrayante; obscurité qu'aucune lumière ne pouvait percer; si ce n'est celle de deux yeux qui brillaient sur moi. Tantôt c'étaient les yeux expressifs de Henry, dans lesquels se peignaient la langueur de la mort; dont les noires prunelles étaient presqu'entièrement recouvertes par les paupières et de longs cils noirs; tantôt c'étaient les yeux humides et ternes du monstre, tels que je les vis pour la première fois dans ma chambre à Ingolstadt.
Mon père tâcha d'éveiller en moi les sentiments d'affection; il me parla de Genève que je verrais bientôt,—d'Élisabeth et d'Ernest; mais ces discours n'avaient d'autre effet que de m'arracher de profonds soupirs. Quelquefois, il est vrai, j'avais le désir du bonheur; je pensais, avec un plaisir mélancolique, à ma chère cousine; ou bien dévoré par la maladie du pays, j'étais impatient de voir encore une fois le lac azuré et le Rhône rapide, qui m'avaient été si chers dans les premiers jours de mon enfance: mais en général j'éprouvais une apathie, telle que la prison me paraissait un séjour aussi agréable que le lieu le plus délicieux de la nature; et encore ces accès n'étaient quelquefois interrompus, que par des redoublements d'angoisse et de désespoir. Dans ces moments, j'aurais voulu mettre fin à une existence qui m'était à charge; et il fallait un soin et une vigilance continuels, pour m'empêcher de me porter à quelqu'acte affreux de violence.
Je me souviens qu'en quittant la prison, j'entendis un homme dire: «Il peut être innocent du meurtre, mais il a certainement une mauvaise conscience». Ces paroles me frappèrent. Une mauvaise conscience! Oui, sans doute, elle l'était: Guillaume, Justine et Clerval devaient la mort à mes machinations infernales: «Et quelle mort, m'écriai-je, mettra fin à ces horreurs? Ah! mon père, ne restez pas dans ce malheureux pays; traînez-moi dans un lieu où, je puisse oublier, moi, mon existence, et le monde entier».
Mon père accéda facilement à ce désir; et, après avoir pris congé de M. Kirwin, nous partîmes pour Dublin. Je me sentis comme soulagé d'un poids affreux, lorsque le paquebot s'éloigna de l'Irlande avec un bon vent, et que j'eus quitté pour toujours le pays qui avait été pour moi le théâtre de tant de douleurs.
Il était minuit. Mon père dormait dans la cabine, et moi j'étais sur le tillac à contempler les étoiles et à écouter le bruit des vagues. Je perçais des yeux l'obscurité qui cachait l'Irlande à ma vue, et je sentais mon pouls battre avec la violence de la fièvre, en pensant que je verrais bientôt Genève. Le passé me paraissait comme un songe effrayant, et pourtant le vaisseau qui me portait, le vent qui m'éloignait du rivage détesté de l'Irlande, et la mer qui m'entourait, ne m'apprenaient que trop que je n'étais pas trompé par une vision, et que Clerval, mon ami et mon cher compagnon, avait été ma victime et celle du monstre que j'avais créé. Je repassai dans ma mémoire tous les événements de ma vie, mon bonheur paisible pendant que j'étais à Genève au sein de ma famille, la mort de ma mère, et mon départ pour Ingolstadt. Je me souvins en tremblant de l'enthousiasme insensé qui m'avait excité à créer mon hideux ennemi, et je me rappelai la nuit dans laquelle il reçut la vie. Je ne pus suivre le fil de mes pensées; je fus accablé de mille sentiments divers, et je finis par pleurer avec amertume.
Depuis que j'étais rétabli de la fièvre, j'avais coutume de prendre chaque soir un peu de laudanum; car ce n'était qu'au moyen de cette potion, que je pouvais goûter le repos nécessaire à la conservation de la vie. Accablé par le souvenir de tous mes malheurs, je pris une double dose, et bientôt je m'endormis profondément: mais le sommeil me fit oublier ma misère; mes rêves me présentèrent une foule d'objets dont je fus effrayé. Vers le matin, je fus attaqué d'une sorte de cauchemar; je croyais être saisi par le démon qui me pressait le cou, sans que je pusse m'en délivrer; des gémissements et des cris retentissaient à mes oreilles. Mon père, qui veillait sur moi, vit mon agitation, me réveilla, et me montra le port de Holyhead, dans lequel nous entrions.

CHAPITRE XXI

Nous avions résolu de ne pas aller à Londres, mais de traverser le pays jusqu'à Portsmouth; et là, de nous embarquer pour le Havre. Le motif principal qui me déterminait à préférer ce plan, c'est que je craignais de revoir ces lieux, où j'avais joui de quelques moments de tranquillité avec mon cher Clerval. J'étais surtout saisi d'horreur, en pensant que je pourrais rencontrer ces personnes que nous avions coutume de visiter ensemble, et qui me questionneraient sur un évènement, dont le souvenir même renouvelait l'angoisse dont je fus déchiré, en voyant son corps inanimé dans l'auberge de ***.
Quant à mon père, il bornait ses désirs et ses efforts à me voir revenir à la santé et au calme. Sa tendresse et ses attentions étaient infatigables; tout son espoir même était de chasser de mon cœur le chagrin et la mélancolie, qui s'en étaient entièrement emparés. Quelquefois il attribuait ma douleur à la honte d'être obligé de répondre à une accusation d'assassinat, et il tâchait de me prouver la sottise de l'orgueil.
«Hélas! mon père, disais-je, que vous me connaissez peu! Les hommes, leurs sentiments, et leurs passions seraient réellement dégradées, si un misérable tel que moi se livrait à l'orgueil. Justine, la malheureuse. Justine, était aussi innocente que moi-même, et elle a été flétrie de la même accusation; elle en a été victime, et j'en suis la cause.... je l'ai assassinée Guillaume, Justine, Henri.... ils sont tous morts de ma main»!
Pendant mon emprisonnement, mon père avait souvent entendu de semblables discours sortir de ma bouche; lorsque je m'accusais ainsi, il semblait quelquefois désirer une explication, et, au moment de la demander, il s'arrêtait en paraissant considérer mes paroles comme l'effet du délire. Il croyait que, pendant ma maladie, quelqu'idée semblable s'était présentée à mon imagination, et que j'en avais conservé le souvenir dans ma convalescence. J'évitais toute explication, et je gardais un silence continuel sur le malheureux que j'avais créé. J'avais un pressentiment qu'on me croirait en démence, et cette crainte enchaînait toujours ma langue, lorsque j'aurais donné le monde entier pour avoir un confident du fatal secret.
À cette occasion, mon père me dit avec l'expression du plus grand étonnement: «Que voulez-vous dire, Victor? Êtes-vous fou? Mon cher fils, je vous supplie de ne jamais renouveler une pareille accusation».
—«Je ne suis pas fou, m'écriai-je avec énergie; le soleil et les cieux, qui ont vu mes opérations, attesteront la vérité de ce que je dis. Je suis l'assassin de ces victimes innocentes; elles doivent la mort à mes machinations. Mille fois j'aurais versé mon propre sang, goutte à goutte, pour sauver leur vie; mais je ne pouvais, mon père, en vérité, je ne pouvais sacrifier toute l'espèce humaine».
La conclusion de ce discours eut pour effet de convaincre mon père qu'il y avait du dérangement dans mes idées; il changea sur le champ le sujet de notre conversation, et il s'efforça de détourner le cours de mes pensées. Il désirait, autant que possible, effacer le souvenir des évènements qui avaient eu lieu en Irlande; jamais il ne leur faisait allusion; jamais il ne me laissait parler de mes malheurs.
Avec le temps je devins plus calme. La douleur avait pris racine dans mon cœur, mais je ne parlais plus de mes crimes avec autant d'incohérence; les remords me suffisaient. À force de peine et d'efforts, j'étouffai dans mon sein le malheur, dont j'entendais la voix impérieuse, et que je désirais moi-même déclarer au monde entier; et mon humeur fut plus calme et plus composée, qu'elle ne l'avait jamais été depuis mon voyage à la mer de glace.
Nous arrivâmes au Havre le 8 mai, et nous partîmes sur le champ pour Paris, où mon père fut retenu pendant plusieurs semaines par quelques affaires. Je reçus, dans cette ville, la lettre suivante d'Élisabeth:
À VICTOR FRANKENSTEIN.
«Mon très-cher ami,
»J'ai eu le plus grand plaisir en recevant une lettre de mon oncle datée de Paris; vous n'êtes plus à une distance effrayante, et je puis espérer vous voir dans moins de quinze jours. Mon pauvre cousin, combien vous avez souffert! Je m'attends à vous trouver l'air encore plus triste que quand vous avez quitté Genève. Cet hiver a été bien pénible: j'étais tourmentée par une incertitude affreuse; cependant je me flatte que votre physionomie aura plus de calme, et que votre cœur ne manquera ni de consolation, ni de tranquillité.
»Mais je crains que les mêmes sentiments, qui vous rendaient si malheureux, il y a un an, ne soient encore dans votre cœur; je crains même que le temps n'y ait ajouté. Je n'ai pas voulu vous affliger à cette époque, où tant de malheurs pesaient sur vous; mais une conversation, que j'ai eue avec mon oncle au moment de son départ, me force à désirer une explication avant de nous revoir.
»Une explication! Direz-vous peut-être; quelle est l'explication dont Élisabeth peut avoir besoin? Si vous le dites réellement, vous avez répondu à mes questions, et je n'ai plus qu'à signer votre affectionnée cousine; mais vous êtes loin de moi, et il est possible que cette explication soit à la fois pour vous un sujet de crainte et de désir. Dans cette dernière supposition, je n'ose plus tarder à écrire ce que, pendant votre absence, j'ai souvent voulu vous exprimer, sans avoir jamais eu le courage de commencer.
»Vous savez bien, Victor, que notre union a toujours été le projet favori de vos parents depuis notre enfance. On nous l'a dit dans notre jeunesse, et on nous a appris à compter sur cette union comme sur un évènement infaillible. Pendant notre enfance, nous étions bons camarades de jeu, et je crois, amis chers et précieux l'un à l'autre, à mesure que nous avancions en âge. Mais, comme un frère et une sœur éprouvent souvent l'un pour l'autre une vive affection, sans désirer une union plus intime, ne serait-il pas possible que le même sentiment existât entre nous? Dites-moi, mon cher Victor; répondez-moi avec franchise, je vous en conjure, au nom de notre bonheur mutuel; n'en aimez-vous pas une autre?
»Vous avez voyagé; vous avez passé plusieurs années de votre vie à Ingolstadt; et je vous l'avoue, mon ami, lorsque je vous vis, l'automne dernier, si malheureux, et fuyant dans la solitude toute société, je n'ai pu m'empêcher de penser que vous redoutiez notre union, et que vous vous regardiez comme engagé d'honneur à répondre aux désirs de vos parents, quoiqu'ils s'opposent eux-mêmes à vos inclinations. Ce serait mal raisonner. Je vous avoue, mon cousin, que je vous aime, et que dans mes rêves d'avenir, vous avez toujours occupé une bien grande place. Mais je veux votre bonheur autant que le mien, et je dois déclarer que notre mariage me rendrait éternellement malheureuse, s'il n'était pas le résultat d'un choix libre de votre part. À présent même, je pleure en pensant que, accablé comme vous l'êtes par les plus cruelles infortunes, vous pouvez sacrifier, à ce qu'on appelle honneur, tout espoir de cet amour et de ce bonheur, qui seuls pourraient vous rendre à vous-même. Moi, qui ai pour vous une véritable affection, une affection qui repose sur tant d'intérêt, j'augmenterais vos malheurs en m'opposant à vos désirs! Ah! Victor, soyez assuré que votre cousine et compagne a pour vous un amour trop sincère, pour que cette idée ne la rende pas malheureuse. Soyez heureux, mon ami; et, si vous exaucez cette prière, soyez persuadé que rien sur la terre ne pourra interrompre ma tranquillité.
»Que cette lettre ne vous afflige pas; n'y répondez ni demain, ni après demain, ni même avant votre arrivée, si elle vous cause de la peine. Mon oncle m'enverra des nouvelles de votre santé; et, lorsque nous nous reverrons, si j'aperçois seulement sur vos lèvres un sourire qui ait pour motif cette lettre, ou tout autre objet qui me touche, je n'aurai pas besoin d'autre bonheur».
» ÉLIZABETH LAVENZA».
Genève, 18 mai 17—
Cette lettre rappela ce que j'avais oublié depuis quelque temps, la menace du Démon: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage»! Telle était ma sentence. Dans cette nuit le Démon emploierait tous les moyens pour me détruire, et me priver de cette lueur de bonheur qui promettait de me consoler en partie de mes souffrances. Dans cette nuit, il avait résolu de consommer ses crimes par ma mort. Eh bien! tant mieux; nous engagerions certainement alors un combat affreux: s'il était victorieux, je reposerais en paix, et cesserais d'être soumis à son pouvoir; s'il était vaincu, je serais libre. Hélas! quelle liberté! Elle serait semblable à celle du paysan qui a vu massacrer sa famille, brûler sa chaumière, et dévaster ses terres. Il erre au hasard, sans asile, sans ressources, et solitaire, mais libre. Telle serait ma liberté, si ce n'est que mon Élisabeth était un trésor disputé, hélas! par l'horreur du remords et du crime, qui me poursuivrait jusqu'à la mort.
Douce et chère Élisabeth! Je lus et relus sa lettre; je sentis dans mon cœur quelques émotions plus douces, et j'osai me bercer de vains rêves d'amour et de bonheur; mais la pomme était déjà mangée, et le bras de l'ange était levé pour m'annoncer que tout espoir était anéanti. Qu'importe? Je mourrais pour la rendre heureuse. Car si le monstre était fidèle à sa menace, je ne pouvais éviter la mort. Était-il vrai, cependant, que mon mariage dût hâter ma destinée? Ma fin arriverait, il est vrai, quelques mois plutôt; mais si mon persécuteur pensait que ses menaces fussent la cause de mes retards, il ne manquerait pas de trouver d'autres moyens de vengeance peut-être plus terribles. Il avait fait vœu d'être avec moi la nuit de mon mariage, sans se croire enchaîné par cette menace jusqu'au jour fixé pour ce mariage; ne m'avait-il pas, en effet, prouvé qu'il n'était pas encore rassasié de sang, en assassinant Clerval aussitôt après qu'il eût prononcé ses menaces. Mon parti fut pris: si mon union, immédiate avec ma cousine devait faire son bonheur ou celui de mon père, je ne retarderais pas d'un seul moment le dessein de mon ennemi contre ma vie.
Dans cet état d'esprit, j'écrivis à Élisabeth. Ma lettre était calme et affectionnée. «Je crains, ma chère amie, disais-je, qu'il ne nous reste que peu de bonheur sur la terre; et c'est sur vous que j'ai concentré tout celui dont je pourrai jouir un jour. Chassez vos craintes inutiles; c'est à vous seule que je consacre ma vie; votre bonheur est le seul but de mes efforts. J'ai un secret, Élisabeth, un secret affreux; lorsque vous le connaîtrez, vous serez glacée d'horreur, et alors, loin d'être surprise de ma douleur, vous vous étonnerez seulement que je survive à mes souffrances. Je vous révélerai ce mystère de douleur et d'effroi le lendemain de votre mariage; car, mon aimable cousine, il faut qu'il y ait entre nous une confiance entière. Mais jusque-là, je vous en conjure, ne m'en parlez pas, et n'y faites point allusion. Je vous en supplie avec ardeur, et je sais que vous y consentirez».
Une semaine environ après l'arrivée de la lettre d'Élisabeth, nous retournâmes à Genève. Ma cousine m'accueillit avec une tendre affection; mais elle ne put retenir ses larmes, en voyant la maigreur de mon corps et la pâleur de mes joues. Je fus aussi frappé d'un changement dans sa personne. Elle avait perdu de son embonpoint, et de cette aimable vivacité qui m'avait auparavant charmé; mais sa douceur et ses regards pleins de compassion, la rendaient plus propre à devenir la compagne d'un être malheureux et accablé comme je l'étais. Cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Mes souvenirs portaient le trouble dans mon esprit; et en pensant aux événements passés, je tombais dans une véritable démence; tantôt j'étais furieux et écumant de rage; tantôt calme et abattu. Je ne disais et ne distinguais rien, et je restais sans mouvement, étourdi par la multitude de chagrins qui m'accablaient.
Élisabeth seule avait le pouvoir de me tirer de ces accès; sa douce voix me calmait lorsque j'étais transporté de fureur, et m'inspirait des sentiments humains lorsque je tombais dans l'anéantissement. Elle pleurait avec moi et pour moi. Dès que je revenais à la maison, elle me faisait des remontrances, et tâchait de me porter à la résignation. Ah! le malheureux peut se résigner; mais le coupable ne peut goûter de repos. Les remords empoisonnent le plaisir qu'on pourrait trouver à s'abandonner à l'excès du chagrin.
Bientôt après mon arrivée, mon père parla de mon prochain mariage avec ma cousine. Je gardai le silence.
«Avez-vous donc un autre attachement»?
—«Aucun sur la terre. J'aime Élisabeth, et j'envisage notre union avec délices. Que le jour en soit donc fixé; et alors je me consacrerai, dans la vie ou dans la mort, au bonheur de ma cousine».
—«Mon cher Victor, ne parlez pas ainsi; de grands malheurs ont pesé sur nous, mais ne nous en attachons que plus à ce qui reste, et reportons sur ceux qui survivent l'amour que nous avions pour ceux que nous avons perdus. Notre cercle sera étroit, mais resserré par les nœuds de l'affection et d'un malheur mutuel. Et, lorsque le temps aura adouci votre désespoir, de nouveaux objets d'un tendre soin naîtront pour remplacer ceux dont nous avons été si cruellement privés».
Telles étaient les leçons de mon père; mais le souvenir de la menace ne pouvait me quitter: aussi ne devez-vous pas vous étonner que, connaissant la toute puissance du Démon dans le crime, je le jugeasse invincible. Bien plus, l'ayant entendu prononcer ces mots: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage», je ne doutais pas un instant que mon sort ne fut inévitable. Mais la mort n'était pas un mal pour moi auprès du malheur de perdre Élisabeth. Je convins donc, avec mon père, d'un air content et même gai, que, si ma cousine y consentait, la cérémonie aurait lieu dans dix jours, et mettrait ainsi, comme je l'imaginais, le sceau à ma destinée.
Grand Dieu! si j'avais pensé un instant à l'intention infernale qui animait le Démon, je me serais exilé pour toujours de ma patrie, et j'aurais erré sur la terre, repoussé et sans ami, plutôt que de consentir à ce malheureux mariage. Mais, comme par un pouvoir magique, le monstre m'avait aveuglé sur ses véritables intentions; et lorsque je croyais ne préparer que ma mort, je hâtais celle d'une victime bien plus chère.
En approchant de l'époque fixée pour notre mariage, soit lâcheté ou pressentiment, je fus trahi par ma force. Je cachai mes sentiments sous une apparence de gaîté, qui faisait régner le sourire et la joie sur le visage de mon père, mais qui trompait à peine l'œil vigilant et plus pénétrant d'Élisabeth. Elle envisageait notre union avec une douce satisfaction, mais non sans quelque mélange de crainte. Nos malheurs passés lui inspiraient de justes inquiétudes: notre bonheur, qui paraissait alors sûr et prochain, ne pouvait-il pas se dissiper bientôt comme un rêve, et ne laisser d'autre trace qu'un regret profond et éternel?
On fit les préparatifs pour la cérémonie; nous reçûmes les visites de félicitation, et tout prit un aspect riant. J'éloignais de mon cœur, autant que possible, l'inquiétude qui s'en emparait, et j'entrais, avec une ardeur apparente, dans les plans de mon père, qui n'étaient cependant que la décoration de la tragédie dont j'étais le héros. On acheta une maison près de Cologny, où nous pourrions jouir des plaisirs de la campagne. Cette habitation était en même temps assez près de Genève, pour nous permettre de voir tous les jours mon père, qui voulait encore demeurer dans la ville, à cause d'Ernest, dont les études devaient être suivies.
En même temps je pris toutes les précautions pour me défendre, dans le cas où le Démon m'attaquerait ouvertement. Je portais constamment avec moi des pistolets et un poignard, et j'étais toujours sur mes gardes en cas de surprise; de cette manière, je devins plus tranquille. Je dois dire aussi que l'approche du moment contribuait à cette tranquillité; la menace ne me parut plus qu'une illusion, qui n'était pas de nature à troubler mon repos, tandis que le bonheur, dont mon mariage me donnait l'espoir, présentait une plus grande apparence de certitude, à mesure que nous approchions du jour fixé pour le célébrer. J'entendais continuellement parler de notre union, comme d'un heureux évènement auquel rien ne pourrait s'opposer.
Élisabeth paraissait heureuse; ma tranquillité extérieure contribuait fortement à calmer son esprit; mais, le jour où je devais accomplir mes vœux et ma destinée, elle fut mélancolique, et saisie d'un pressentiment douloureux; peut-être aussi pensait-elle au secret affreux que j'avais promis de lui révéler le lendemain. Cependant mon père était dans l'enchantement, et occupé des préparatifs; il ne voyait dans la tristesse de sa nièce que la timidité d'une nouvelle mariée.
Après la cérémonie, beaucoup de monde se rassembla chez mon père; mais il fut convenu qu'Élisabeth et moi nous passerions l'après-midi et la nuit à Évian, et que nous retournerions à Cologny le lendemain matin. Le temps était beau, et le vent favorable; nous résolûmes d'aller par eau.
Ces moments furent les derniers de ma vie où je connus quelque bonheur. Nous allions avec rapidité: le soleil était chaud, mais nous étions à l'abri de ses rayons sous une espèce de dais, qui ne nous empêchait pas de jouir de la beauté du site. Tantôt, d'un côté du lac, nous avions en vue le mont Salève, les collines agréables de Montalègre, et, un peu plus loin, plus élevé que tout le reste, le superbe mont Blanc, et la chaîne de montagnes couvertes de chênes qui s'efforcent en vain de l'égaler; tantôt, en longeant la rive opposée, nous avions la vue du redoutable Jura, opposant son flanc noir à l'ambitieux qui voudrait abandonner sa patrie, et une barrière presqu'insurmontable au conquérant qui voudrait l'asservir.
Je pris la main d'Élisabeth: «Vous êtes triste, mon amie; ah! si vous saviez ce que j'ai souffert, et ce que je puis encore souffrir, vous tâcheriez de me faire goûter le repos, et vous feriez succéder au désespoir la sécurité dont ce seul jour me permet du moins de jouir».
—«Soyez heureux, mon cher Victor, répondit Élisabeth; rien, j'espère, ne doit vous affliger; et soyez sûr que si mon visage n'a pas l'expression d'une joie vive, mon cœur, du moins, ressent une profonde satisfaction. Un secret pressentiment m'avertit de ne pas trop m'abandonner à l'avenir qui se présente devant moi; mais je n'écouterai pas une voix aussi sinistre. Voyez avec quelle vitesse nous avançons, et combien les nuages, qui, tantôt obscurcissent le temps, tantôt s'élèvent au-dessus du dôme du Mont-Blanc, ajoutent à la beauté de cette vue si intéressante. Regardez aussi les innombrables poissons qui nagent dans cette eau limpide, au fond de laquelle nous pouvons distinguer chaque caillou. Quel jour délicieux! Comme toute la nature parait heureuse et paisible»!
Élisabeth tâchait, par ces discours, de reporter son esprit et le mien sur des sujets moins tristes; mais elle ne pouvait maîtriser ses dispositions. Pendant quelques instants, la joie brillait dans ses yeux; mais elle retombait continuellement dans ses distractions et ses rêveries.
Le soleil se penchait vers l'horizon; nous passâmes la rivière de la Dranse, dont le cours suit les vallées des plus hautes montagnes, et les sinuosités des collines les moins élevées. Dans cet endroit, les Alpes sont plus près du lac. Nous approchions de l'amphithéâtre des montagnes qui le bornent à l'est; et le clocher d'Évian brillait au milieu des bois qui l'entourent, sous la chaîne de montagnes qui le dominent.
Le vent, qui, jusque-là, nous avait portés avec une étonnante rapidité, changea au coucher du soleil en une brise légère; le zéphyr ne faisait que rider la surface de l'eau, et agitait agréablement les arbres qui bordent le rivage, et dont les fleurs exhalaient l'odeur la plus délicieuse. Le soleil avait disparu de l'horizon, lorsque nous abordâmes. À peine avais-je mis le pied sur le rivage, que je me sentis tourmenté par ces inquiétudes et ces craintes, qui allaient bientôt m'environner et s'attacher à moi pour toujours.

CHAPITRE XXII

Il était huit heures lorsque nous mêmes pied à terre; nous nous promenâmes quelque temps sur le bord du lac, en jouissant de l'éclat fugitif du jour; et même en nous dirigeant vers l'auberge, nous contemplions la vue agréable des eaux, des bois, et des montagnes obscurcies par les ténèbres, mais déployant encore leurs noirs sommets.
En ce moment, le vent changea du sud à l'ouest, et souffla avec une grande violence. La lune brillait au milieu des cieux et commençait à descendre; les nuages étaient chassés avec la rapidité du vol du vautour, et voilaient les rayons de cet astre, tandis que le lac réfléchissait un ciel orageux, mille fois plus effrayant au milieu des vagues agitées qui commençaient à s'élever. Tout-à-coup l'orage s'annonça par un torrent de pluie.
J'avais été calme pendant le jour; mais, dès que la nuit obscurcit la vue des objets, mille craintes s'élevèrent dans mon esprit. Plein d'inquiétude, je me tins sur la défensive; je saisis de la main droite un pistolet caché dans mon sein; j'étais effrayé du moindre bruit, mais déterminé à vendre chèrement ma vie, et à ne mettre fin au combat, qu'après l'avoir perdue ou l'avoir arrachée à mon adversaire.
Élisabeth observa quelque temps mon agitation dans un silence timide et craintif; elle dit enfin: «qui peut ainsi vous agiter, mon cher Victor? que craignez-vous»?
—«Ah! paix! paix! mon amie, répliquai-je encore cette nuit, et tout sera sauvé; mais cette nuit est affreuse, horrible»!
Je passai une heure dans cet état, lorsque tout-à-coup je réfléchis combien le combat, auquel je m'attendais à tout moment, serait pénible pour ma femme; je l'engageai avec les plus vives instances à se retirer, décidé à ne la rejoindre qu'après que j'aurais obtenu quelque renseignement sur la situation de mon ennemi.
Elle me quitta. Je restai quelque temps à parcourir les corridors de la maison, et à visiter le plus petit coin qui aurait pu servir de retraite à mon ennemi; mais je ne découvris aucune trace, et je commençais à croire qu'un heureux hasard avait mis obstacle à l'exécution de ses menaces, lorsque tout-à-coup j'entendis un cri aigu et horrible. Il partait de la chambre où Élisabeth s'était retirée. Dans ce moment, toute la réalité s'offrit à mon esprit; mes bras tombèrent, le mouvement de mes muscles et de mes fibres fut suspendu; je sentis mon sang couler goutte à goutte dans mes veines, et bouillonner à l'extrémité de mes membres. Cet état ne dura qu'un instant; le cri se répéta...; je me précipitai dans la chambre.
Grand Dieu! pourquoi n'expirai-je pas alors? Pourquoi suis-je ici à raconter l'anéantissement de mes plus douces espérances, et de la créature la plus pure qui existât sur la terre? Elle était sans vie et inanimée, jetée en travers du lit, la tête renversée, la figure pâle, décomposée, et à moitié couverte par ses cheveux. De quelque côté que je me tourne, je vois la même figure; ses bras et son corps de la pâleur de la mort étaient jetés par l'assassin sur la couche nuptiale comme dans une bière funèbre. Ai-je pu voir ce spectacle, et vivre? Hélas! la vie est opiniâtre, et s'attache davantage à celui qui la hait le plus. Un moment seulement j'en perdis le souvenir: je m'évanouis.
Lorsque je repris connaissance, je me trouvai entouré des gens de l'auberge; leurs physionomies exprimaient la terreur la plus vive: mais l'horreur des autres ne paraissait qu'une lueur, qu'une ombre des sentiments qui m'oppressaient. Je me dégageai des personnes qui étaient auprès de moi, pour courir à la chambre où était le corps d'Élisabeth, de mon amante, de ma femme, qui vivait il n'y a qu'un moment, si aimée et si digne de l'être. On avait changé la position dans laquelle je l'avais vue d'abord; dans ce moment, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras, un mouchoir jeté sur sa figure et son col, et telle que j'aurais pu la croire endormie. Je m'élançai sur elle; je la couvris de baisers; mais la mort avait glacé ses membres, et leur langueur ne m'apprenait que trop que ce que je tenais alors dans mes bras, avait cessé d'être mon Élisabeth, celle que j'avais aimée et chérie. La marque meurtrière de la main du démon était sur son col, et le souffle ne pouvait plus être recueilli sur ses lèvres.
Pendant que, dans l'agonie du désespoir, j'étais encore penché sur elle, je levai les yeux par hasard. La chambre, qui, auparavant, était obscure, était en ce moment éclairée par la lueur pâle et jaune de la lune: je fus saisi d'une espèce de terreur panique en apercevant cette lumière. Les volets étaient ouverts; et, dans une sensation impossible à décrire, je vis au milieu de la fenêtre, une figure.... Ah! la plus hideuse et la plus détestée. Un rire affreux agitait le visage du Monstre. C'était lui: il semblait me railler, en me montrant de son doigt infernal le corps de ma femme. Je m'élançai vers la fenêtre, en faisant feu d'un pistolet que je tirai de mon sein; mais il esquiva le coup, prit la fuite, courut avec la rapidité de l'éclair, et plongea dans le lac.
Le bruit du pistolet attira du monde dans la chambre. Je désignai l'endroit où il avait disparu; nous suivîmes la trace avec des bateaux; on jeta des filets, mais ce fut en vain. Au bout de quelques heures, nous revînmes sans espoir. La plupart de mes compagnons étaient persuadés qu'ils avaient couru après un fantôme de mon imagination. À peine avaient-ils débarqués, qu'ils se mirent à battre le pays, se partageant en bandes qui suivirent différentes directions, les unes dans les bois, les autres dans les vignes.
Je ne me joignis pas à eux; j'étais épuisé: un nuage couvrait mes yeux, et ma peau était desséchée par la chaleur de la fièvre. Dans cet état, je me jetai sur un lit, sans savoir à peine ce qui était arrivé; mes yeux erraient autour de la chambre, comme pour chercher quelque chose que j'avais perdu.
Enfin je me souvins que mon père attendrait avec inquiétude le retour de ses deux enfants, et que je devais revenir seul. Ce souvenir remplit mes yeux de larmes: je pleurai long-temps; mais je portai ma pensée sur différents objets, sur mes malheurs et sur leur cause. La mort de Guillaume, le supplice de Justine, le meurtre de Clerval, et en dernier lieu celui de ma femme, m'accablaient d'étonnement et d'horreur. Dans ce moment même, je ne savais pas si les seuls amis, qui me restaient, seraient à l'abri de la perversité du Démon; peut-être même mon père expirait-il maintenant sous sa main! peut-être Ernest était-il étendu mort à ses pieds! Cette idée me fit frémir, et me ranima. Je me levai, décidé à retourner à Genève aussi promptement que possible.
On ne put me procurer des chevaux; je fus forcé de revenir par le lac; mais le vent n'était pas favorable, et la pluie tombait par torrents. Cependant le jour commençait à peine à paraître, et je pouvais raisonnablement espérer que j'arriverais le soir.
Je louai des rameurs, et je pris moi-même une rame; car je m'étais toujours senti soulagé des tourments de l'esprit par l'exercice du corps; mais ma douleur profonde et l'excès d'agitation que j'éprouvais, me rendaient incapable du moindre effort. Je quittai la rame; et, appuyant ma tête sur mes mains, je donnai cours à toutes les idées qui m'occupaient. Si je levais les yeux, je voyais les scènes qui m'étaient familières dans un temps plus heureux, et que j'avais contemplées la veille encore, avec celle qui n'était plus qu'une ombre et un souvenir. Je pleurai amèrement. La pluie s'était arrêtée un moment, et je vis les poissons se jouer dans des eaux comme ils avaient fait quelques heures auparavant; Élisabeth les avait remarqués...! Rien n'est aussi pénible pour l'esprit humain qu'un changement complet et subit. Le soleil pouvait briller; les nuages couvrir le temps; rien ne me paraissait de même que la veille. Un Démon m'avait enlevé tout espoir de bonheur; personne n'avait jamais été aussi malheureux que moi: un évènement aussi affreux est unique dans l'histoire de l'homme.
Mais pourquoi m'arrêterais-je sur les incidents qui suivirent ce dernier et cruel évènement? Mon histoire est un tissu d'horreurs; la mesure en est comblée; et ce que j'ai encore à vous raconter, ne saurait être qu'ennuyeux pour vous. Sachez que mes amis m'ont été enlevés l'un après l'autre: je suis resté seul.... Mes forces s'épuisent; et je dirai en peu de mots la fin de mon atroce récit.
J'arrivai à Genève. Mon père et Ernest vivaient encore; mais le premier succomba en apprenant la nouvelle que je lui annonçai. Je le vois encore ce vieillard excellent et vénérable! Ses yeux étaient égarés: il avait perdu celle qui en était le charme et le bonheur.... Sa nièce, pour qui il avait une affection plus que paternelle, sur laquelle il avait porté toute sa tendresse, comme un homme, qui, au déclin de la vie, conserve peu d'affections, et ne s'attache que plus fortement à celles qui lui restent. Maudit, maudit soit le Démon qui appela le malheur sur ses cheveux blancs, et le condamna à mourir de douleur! Il ne put soutenir les horreurs qui s'accumulèrent autour de lui; il fut saisi d'une attaque d'apoplexie, et mourut dans mes bras peu de jours après.
Je ne sais ce que je devins alors; je perdis les sens; je ne connus plus que les chaînes et l'obscurité. Quelquefois, il est vrai, je croyais errer dans des prés fleuris et de riantes vallées avec les amis de ma jeunesse; mais, à mon réveil, je me trouvais dans un donjon. La mélancolie succéda à cette disposition; mais par degrés je parvins à distinguer mes douleurs et ma situation, et je fus alors relâché de prison; car j'avais passé pour fou; et, pendant plusieurs mois, comme on me l'apprit, je n'avais eu d'autre habitation qu'une cellule solitaire.
Mais la liberté eût été pour moi un don inutile, si mon retour à la raison n'eût en même temps excité ma vengeance. Assiégé continuellement du souvenir de mes infortunes passées, je commençai à réfléchir sur leur cause.... sur le monstre que j'avais créé, ce misérable Démon que j'avais jeté sur la terre pour ma perte. J'étais animé d'un transport de rage en pensant à lui, et j'aurais voulu le tenir entre mes mains, pour accomplir sur sa tête exécrable une vengeance complète et signalée.
Ma haine ne se borna pas longtemps à des désirs inutiles. Je me mis à chercher les meilleurs moyens de l'atteindre; et dans ce but, un mois environ après ma mise en liberté, j'allai trouver un juge criminel de la ville; je lui déclarai que j'avais une accusation à faire; que je connaissais le destructeur de ma famille; et je finis en le priant d'user de toute son autorité, pour que le meurtrier fût livré entre ses mains.
Le magistrat m'écouta avec attention et bonté: «Soyez assuré, Monsieur, me dit-il, que je n'épargnerai aucune peine, aucune démarche pour découvrir le scélérat».
—«Je vous remercie, répondis-je; écoutez donc la déposition que j'ai à faire. C'est vraiment une chose si étrange, que je craindrais votre défiance et vos doutes, s'il n'y avait quelque chose dans la vérité, qui force à la conviction. L'histoire est trop enchaînée pour paraître un songe, et je n'ai aucun motif pour mentir».
En lui parlant ainsi, j'étais sous une impression profonde, mais calme: j'avais formé dans mon cœur la résolution de poursuivre mon ennemi jusqu'à la mort, et cette résolution calmait mon désespoir, et me réconciliait un moment avec la vie. Je racontai alors mon histoire en peu de mots, mais avec fermeté et précision, désignant les dates avec soin, et ne tombant jamais dans les invectives ou les exclamations.
Le magistrat paraissait d'abord tout-à-fait incrédule, mais ensuite il devint plus attentif, et parut y prendre plus d'intérêt. Je le vis tantôt frémir d'horreur, tantôt exprimer une vive surprise mêlée de doute.
Je terminai mon récit en lui disant: «Voici l'être que j'accuse, et pour la découverte, pour la punition duquel je vous prie d'exercer tout votre pouvoir. C'est votre devoir comme magistrat; homme seulement, je crois et j'espère qu'en cette occasion vous ne serez pas révolté d'avoir à le remplir».
Cette demande changea presque entièrement la physionomie de mon auditeur. Il avait écouté mon histoire avec cette espèce de foi qu'on accorde à un conte d'esprits, ou à un récit d'évènements surnaturels; mais lorsqu'il fut sommé d'agir officiellement en conséquence, il reprit toute son incrédulité. Cependant il répondit avec douceur: «Je vous donnerai volontiers tous les secours possibles pour vous aider dans votre poursuite; mais la créature, dont vous parlez, parait avoir une puissance qui mettrait en défaut tous mes efforts. Qui pourrait suivre un animal capable de traverser la mer de glace, et d'habiter des cavernes et des antres, où aucun homme n'oserait entrer? D'ailleurs, plusieurs mois se sont écoulés depuis qu'il a commis ses crimes: qui peut présumer la direction qu'il a suivie, ou le pays qu'il habite».
—«Je ne doute pas qu'il ne se tienne près du lieu que j'habite; et, s'il s'est réellement réfugié dans les Alpes, on peut le chasser comme le Chamois, et le détruire comme une bête féroce; mais je pénètre vos pensées: vous ne croyez pas à mon récit, et vous refusez d'infliger à mon ennemi le châtiment qu'il mérite».
Pendant que je parlais, la rage étincelait dans mes yeux; le magistrat fut intimidé: «Vous vous trompez, dit-il, je ferai tous mes efforts; et s'il est en mon pouvoir d'arrêter le monstre, soyez assuré qu'il subira un châtiment proportionné à ses crimes. Mais je crains, d'après la description que vous m'avez faite vous-même de ses qualités, que cela ne soit impraticable; je crains même qu'au moment où l'on prendra toutes les mesures nécessaires, vous ne deviez vous attendre à voir vos espérances déçues».
—«Je n'y puis consentir; mais tout ce que je dirais est de peu d'utilité. La vengeance n'est d'aucun intérêt pour vous; elle peut être criminelle; mais j'avoue que c'est la passion, l'unique passion qui dévore mon âme. Je ne saurais exprimer ma rage, en songeant que le meurtrier, que j'ai jeté dans la société, existe encore. Vous repoussez ma juste demande. Je n'ai plus qu'une ressource; à la vie et à la mort, je me dévoue moi-même pour l'exterminer».
En parlant ainsi, j'éprouvais une agitation telle, que je tremblais de tous mes membres: il y avait de la frénésie dans mon air, et sans doute aussi de cette fierté sublime dont les anciens martyrs étaient, dit-on, animés; mais pour un magistrat Genevois, dont l'esprit était occupé d'idées bien éloignées du dévouement et de l'héroïsme, cette élévation eut toute l'apparence de la folie. Il tâcha de me calmer de même qu'une nourrice cherche à apaiser un enfant, et il considéra mon récit comme l'effet du délire. «Homme, m'écriai-je, tu as beau t'enorgueillir de ta sagesse, tu n'en es pas moins ignorant!—C'en est assez; vous ne savez ce que vous dites».
Je sortis de la maison dans le trouble et la colère, et je me retirai pour méditer sur ce que je ferais.

CHAPITRE XXIII

La situation de mon esprit était telle, que je ne fus plus maître d'aucune pensée. J'étais animé par la fureur; la vengeance seule me donnait des forces et du calme; elle tempérait mes sentiments, et me permettait d'être modéré et réfléchi, dans les moments où je n'aurais eu recours qu'au délire ou à la mort.
Ma première résolution fut de quitter Genève à jamais; mon pays, qui m'était si cher aux jours de mon bonheur et de mes affections, me devint odieux dans mon adversité. Je pris une somme d'argent avec quelques bijoux qui avaient appartenu à mon père, et je partis.
De ce moment ont commencé mes courses, qui ne finiront qu'avec ma vie. J'ai parcouru une grande partie de la terre, et j'ai supporté toutes les fatigues auxquelles les voyageurs ont l'habitude d'être exposés dans les déserts et les pays barbares. Je sais à peine comment j'ai vécu; souvent j'ai étendu sur le sable mes membres affaiblis, et j'ai invoqué la mort; mais j'ai vécu pour la vengeance; je n'osais mourir et laisser la vie à mon adversaire.
En quittant Genève, mon premier soin fut de chercher la trace de mon infernal ennemi; mais mon plan fut dérangé; et j'errai plusieurs heures autour de la ville, incertain de la route que je suivrais. À l'approche de la nuit, je me trouvai à la porte du cimetière où reposaient Guillaume, Élisabeth, et mon père. Je franchis la porte, et je m'avançai vers leurs tombeaux. Tout était silencieux, hors les feuilles des arbres, qui étaient légèrement agitées par le vent; la soirée était sombre, et la scène eût été solennelle et touchante, même pour un observateur désintéressé. Les esprits des morts semblaient voltiger autour de leurs tombes, et jeter autour de la tête de celui qui venait pleurer sur leurs cendres, une ombre qui était sentie sans être vue.
Le profond chagrin, que m'avait d'abord inspiré cette scène, fit bientôt place à la rage et au désespoir. Ils étaient morts, et je vivais; leur meurtrier vivait aussi, et c'était pour le détruire que je traînais mon existence odieuse. Je m'agenouillai sur le gazon; je baisai la terre qui recouvrait leurs cendres, et les lèvres tremblantes je m'écriai: «Par la terre sacrée sur laquelle je suis agenouillé, par les ombres qui errent auprès de moi, par le chagrin profond et éternel que j'éprouve, par toi, nuit, par les esprits qui président à ton cours, je jure de poursuivre le Démon, auteur de tous ces maux, jusqu'à ce que l'un de nous soit anéanti dans la lutte que nous engagerons. C'est dans ce but que je conserverai ma vie: je verrai encore l'éclat du soleil, je foulerai encore la verdure de la terre, mais pour satisfaire cette vengeance si douce, et sans laquelle je n'assisterais plus au spectacle de la nature. J'invoque votre secours, esprits des morts; et vous, ministres errants de vengeance, dirigez-moi dans mon entreprise. Que le monstre exécrable boive à longs traits dans la coupe de la douleur, qu'il connaisse le désespoir auquel je suis en proie maintenant»!
J'avais commencé mon invocation avec solennité, et un respect qui m'assurait presque que les ombres de mes amis assassinés entendaient et approuvaient mon vœu. Mais en terminant j'étais animé par la fureur, et la rage me faisait élever la voix.
Un rire violent et infernal fut la réponse que je reçus au milieu du silence de la nuit. Il retentit long-temps et avec force à mon oreille, les montagnes le répétèrent, et je crus que tout l'enfer m'entourait pour me railler et m'insulter. Sans doute en ce moment j'aurais été animé par la frénésie, et j'aurais mis fin à ma déplorable existence, si mon vœu n'eût été entendu, et si je ne me fusse réservé pour la vengeance. J'oubliais le rire qui m'avait frappé, lorsqu'une voix bien connue et détestée, qui me paraissait être tout près de mon oreille, prononça distinctement ces paroles: «Je suis satisfait, misérable! tu te résous à vivre, et je suis satisfait».
Je m'élançai vers l'endroit d'où parlait la voix; mais le démon m'échappa. Tout-à-coup le large disque de la lune s'éleva, et éclaira complètement le corps hideux et difforme du monstre qui fuyait avec une rapidité surnaturelle.
Je le poursuivis, et pendant plusieurs mois je n'ai point eu d'autre occupation. Guidé par de vagues renseignements, j'ai suivi les détours du Rhin sans le rencontrer. J'arrivai sur les bords de la Méditerranée; et, par un hasard étrange, je vis le démon entrer pendant la nuit, et se cacher dans un vaisseau destiné pour la mer Noire. Je pris passage sur le même navire; mais il échappa, je ne sais comment.
Au milieu des déserts de la Tartare et de la Russie, je n'ai pu l'atteindre, mais j'ai toujours suivi ses traces. Tantôt les paysans, effrayés par cette horrible apparition, m'instruisaient de la route qu'il tenait; tantôt lui-même, il me laissait quelque signe pour me guider, dans la crainte que, si je perdais toute trace, je ne me livrasse au désespoir et ne voulusse mourir. Souvent je recevais la neige sur ma tête, et je voyais l'empreinte de son énorme pas sur la plaine blanchie. Vous, qui entrez dans la vie, pour qui les soucis sont nouveaux, et le désespoir inconnu, comment pouvez-vous comprendre ce que j'ai éprouvé et ce que j'éprouve encore? Le froid, le besoin et la fatigue étaient les moindres maux que j'eusse à supporter; j'étais maudit par un mauvais génie, et je portais toujours avec moi mon enfer; mais cependant un bon génie a suivi et dirigé mes pas, et au moment où je me plaignais le plus, il me dégageait tout-à-coup des difficultés qui paraissaient insurmontables. Quelquefois, lorsque la nature succombait épuisée par la faim, je trouvais dans le désert un repas qui m'était destiné, et qui me rendait la force et le courage. C'était une nourriture grossière, il est vrai, comme celle des paysans de la contrée: mais je ne puis douter qu'elle n'y fût placée par les esprits, dont j'avais invoqué le secours. Souvent, lorsque tout était aride, le ciel sans nuages, et mon gosier desséché par une soif brûlante, un léger nuage rafraîchissait le temps, versait quelques gouttes qui me ranimaient, et se dissipait.
Je suivais, autant que possible, le cours des rivières; mais le Démon évitait ordinairement ces chemins, parce que c'est là que se réunit la plus grande partie de la population d'un pays. Partout ailleurs, on voyait rarement quelques êtres humains; et ma subsistance ordinaire était la chair des animaux sauvages qui se trouvaient sur mon chemin. J'avais de l'argent avec moi, et je gagnais l'amitié des villageois en le distribuant, ou en apportant quelque bête que j'avais tuée, et dont je ne prenais qu'une petite part, ayant soin d'offrir le reste à ceux qui m'avaient procuré du feu et les ustensiles nécessaires pour la préparer.
Ma vie, en s'écoulant ainsi, m'était réellement odieuse, et ce n'était que pendant le sommeil que je pouvais jouir de quelque consolation. Ô bienheureux sommeil! Souvent, lorsque j'étais le plus malheureux, je me livrais au repos, et j'étais bercé par mes rêves au point de tomber dans le ravissement. Les esprits, qui veillaient sur moi, m'avaient ménagé ces moments, ou plutôt, ces heures de bonheur, afin que je conservasse assez de force pour accomplir mon pèlerinage. Sans ce délassement, j'aurais succombé à mes fatigues. Pendant le jour, j'étais soutenu et encouragé par l'espoir de la nuit: car, durant le sommeil, je voyais mes amis, ma femme et ma chère patrie; je voyais encore le visage bienveillant de mon père, j'entendais les douces modulations de la voix de mon Élisabeth, et je voyais Clerval brillant de jeunesse et de santé. Souvent, fatigué par une marche pénible, je me persuadais que cette fatigue était un rêve qui durerait jusqu'à l'arrivée de la nuit, et qu'alors je jouirais de la réalité dans les bras de mes plus chers amis. Quelle tendresse ils m'inspiraient! Combien je m'attachais à leurs formes chéries, si, à mon réveil, elles se présentaient à mon imagination! Dans ces moments, je me figurais qu'ils vivaient encore! Dans ces moments encore, la vengeance, dont j'étais dévoré, s'éteignait dans mon cœur, et je continuais à poursuivre le Démon que j'avais à détruire, plutôt pour remplir une lâche enjointe par le ciel, pour suivre l'impulsion mécanique d'une puissance inconnue, que pour satisfaire un désir ardent de mon âme.
Je ne sais quelles étaient les sensations de celui que je poursuivais. Quelquefois il laissait des marques de son passage, en écrivant sur l'écorce des arbres, ou en gravant sur la pierre, dans la vue de me guider et d'exciter ma fureur. Je lus ces mots dans une de ces inscriptions: «Mon règne n'est pas encore fini; tu vis, et mon pouvoir est complet. Suis-moi; je me dirige vers les glaces éternelles du nord, où tu éprouveras la rigueur du froid auquel je suis insensible. Tu trouveras près de ce lieu, si tu n'arrives pas trop tard, un lièvre mort; mange, et rafraîchis-toi. Avance, mon ennemi, nous avons encore à nous disputer la vie; mais tu passeras bien des moments durs et cruels, avant que cet instant ne soit venu».
Démon insultant! Je fais encore vœu de vengeance; je te voue encore, misérable Démon, aux tourments et à la mort. Jamais je ne cesserai mes recherches, que lui ou moi ne périssions; et, alors, avec quelle joie j'irai rejoindre mon Élisabeth, et ceux qui, même à présent, me préparent la récompense de mes pénibles ennuis et de mon horrible pèlerinage!
En poursuivant toujours mon voyage vers le nord, les neiges s'épaissirent, et le froid s'accrut à un degré beaucoup trop élevé pour que je pusse le supporter. Les paysans étaient renfermés dans leurs cabanes, et les plus hardis seulement osaient les quitter afin de prendre les animaux que la faim avait fait sortir de leurs retraites pour chercher une proie. Les rivières étaient recouvertes d'une glace épaisse qui ne permettait pas d'avoir du poisson; ainsi, j'étais privé de tout ce qui servait ordinairement à me nourrir.
Le triomphe de mon ennemi doubla avec la difficulté de mes travaux. Une inscription, qu'il laissa, était conçue en ces termes: «Prépare toi! tes fatigues ne font que commencer. Enveloppe-toi de fourrures, et fais provision de vivres, car nous allons bientôt entreprendre un voyage où tes souffrances satisferont ma haine éternelle».
Loin de céder à ces paroles dérisoires, je me fortifiais dans mon courage et ma persévérance. Je résolus de ne pas abandonner mon projet; et, demandant au Ciel de me soutenir, je continuai avec la même ardeur à traverser d'immenses déserts, jusqu'à ce que je vis de loin l'Océan qui formait les dernières limites de l'horizon: Ah! combien cette mer différait des mers azurées du sud! Couverte de glace, elle ne se distinguait de la terre que par son aspect sombre et ses inégalités. Les Grecs pleurèrent de joie en apercevant la Méditerranée, du sommet des montagnes de l'Asie; ils cinglèrent avec ravissement vers le terme de leurs travaux. Je ne pleurai pas; mais je m'agenouillai; et, de bon cœur, je remerciai le Génie, qui me guidait, de m'avoir conduit sain et sauf jusqu'au lieu où j'espérais, malgré les railleries de mon ennemi, l'atteindre et lutter avec lui.
Quelques semaines avant ce temps, j'avais acheté un traîneau et des chiens, à l'aide desquels je traversais les neiges avec une inconcevable rapidité. Je ne sais si le Démon avait le même avantage, mais je m'aperçus que je gagnais alors sur lui tous les jours autant de terrain, que j'en avais perdu auparavant dans sa poursuite.
J'allais même si vite, qu'au moment où je vis l'Océan, il n'avait plus qu'un jour d'avance, et que j'avais l'espoir de l'atteindre avant qu'il n'arrivât au rivage. Je pressai donc avec un nouveau courage, et en deux jours, j'arrivai à un chétif hameau sur le bord de la mer. Je demandai aux habitants des renseignements sur le Démon, et je pris des informations exactes. Un monstre gigantesque, disaient-ils, était arrivé la nuit précédente, armé d'un fusil et de plusieurs pistolets, mettant en fuite les habitants d'une chaumière isolée, qui avaient eu peur de ses formes effrayantes. Il avait emporté leurs provisions d'hiver, et les avait mises dans un traîneau, s'était emparé d'un nombreux troupeau de chiens dressés pour le tirer, les avait attelés, et la même nuit, à la joie des villageois frappés d'horreur, avait poursuivi son voyage à travers la mer dans une direction qui ne conduisait à aucune terre; et ils conjecturaient qu'il serait bientôt englouti, si la glace venait à se rompre, ou, qu'il succomberait à la rigueur éternelle du froid.
À cette nouvelle, je tombai un moment dans un accès de désespoir. Il m'avait échappé, et il me mettait dans la nécessité de commencer un voyage mortel, et presque sans fin, à travers les montagnes de glace de l'Océan, et de braver un froid que peu d'habitants pouvaient long-temps supporter, et auquel moi, né dans un climat agréable et chaud, je ne pouvais espérer de survivre. Cependant, à l'idée que le Démon vivrait et serait triomphant, ma rage et la vengeance se ranimèrent et furent assez puissantes pour étouffer tout autre sentiment. Après un léger repos, pendant lequel les esprits des morts vinrent me visiter et m'exciter à la fatigue et à la vengeance, je me préparai pour mon voyage.
J'échangeai mon traîneau de terre pour un autre propre aux inégalités des glaces de l'Océan; je pris une abondante provision de vivres, et je partis de terre.
Je ne puis dire combien de jours j'ai passés depuis ce départ; ce que je sais, c'est que j'ai été exposé à une détresse que je n'ai eu le courage de supporter, qu'à cause du juste et éternel sentiment de vengeance dont mon cœur est consumé. Souvent des montagnes de glace immenses et escarpées me barraient le passage; souvent aussi j'entendais le craquement de la mer de glace qui menaçait de m'engloutir; mais la gelée revenait, et raffermissait les chemins de la mer.
À la quantité de vivres dont j'ai fait consommation, je pourrais juger que j'ai passé trois semaines dans ce voyage. Que de fois, en voyant l'espérance s'éloigner toujours et se refouler dans mon cœur, n'ai-je pas versé des larmes de découragement et de chagrin. Je commençais à être en proie au désespoir, et j'aurais bientôt succombé à tant d'épreuves, sans une circonstance que je ne dois pas omettre. Traîné par les pauvres animaux que je dirigeais, et dont un avait succombé à la fatigue, j'avais atteint avec une peine incroyable le sommet d'une montagne de glace escarpée; à cette hauteur, je voyais avec angoisse l'immensité devant moi, quand tout-à-coup j'aperçus un point noir sur la plaine brumeuse. Je m'efforçai de découvrir quel pouvait être cet objet, et je poussai un cri féroce de joie en distinguant un traîneau et les proportions difformes d'un être bien connu. Oh! avec quelle ardeur l'espérance rentra dans mon cœur! Mes yeux furent remplis de larmes brûlantes, que je me hâtai d'essuyer, dans la crainte qu'elles ne m'empêchassent de voir le Démon; mais elles revinrent encore obscurcir ma vue, jusqu'à ce que, donnant cours aux émotions qui m'oppressaient, je les répandis en abondance.
Mais ce n'était pas le moment de m'arrêter: je débarrassai les chiens de leur compagnon mort; je leur donnai une ration abondante; et, après une heure de repos, qui était absolument nécessaire, mais qui me paraissait insupportable, je continuai ma route. Le traîneau était encore visible, et ne disparaissait à ma vue, que quand il était caché derrière la cime d'un quartier de glace. Enfin je le vis distinctement; et lorsque, après environ deux jours de marche, j'aperçus mon ennemi à la distance d'un mille, je sentis mon cœur bondir de joie.
Mais, au moment où je croyais être sur le point d'atteindre mon ennemi, mes espérances furent tout-à-coup déçues, et je perdis sa trace plus que jamais. J'entendis un craquement dans la mer; ce bruit, qui croissait à mesure que les eaux roulaient, et grossissaient sous moi, devenait à tout moment plus menaçant et plus terrible. J'avançai, mais en vain. Le vent s'éleva; la mer rugit; et, semblable à un fort tremblement de terre, se fendit, et éclata avec un bruit affreux et effrayant. Tout fut bientôt fini: en peu de minutes, une mer agitée me sépara de mon ennemi; et je fus ballotté sur un morceau de glace qui diminuait continuellement, et me préparait ainsi la mort la plus affreuse.
Pendant plusieurs heures, je fus en proie à cette crainte: je perdis la plupart de mes chiens; et j'étais moi-même au moment de succomber à tant de détresse, lorsque je vis votre vaisseau qui était à l'ancre, et qui me donna l'espoir d'obtenir du secours et de conserver ma vie. J'étais loin de penser que des navires fussent venus aussi loin au nord, et je fus étonné d'en voir un. Je défis aussitôt une partie de mon traîneau, et je m'en servis en guise de rames; de cette manière je pus, avec une fatigue infinie, diriger mon radeau vers votre vaisseau. J'étais décidé, si vous alliez vers le sud, à me livrer encore à la merci des mers, plutôt que d'abandonner mon projet. J'espérais vous engager à me céder une barque au moyen de laquelle je pusse encore poursuivre mon ennemi; mais vous vous dirigiez vers le nord. Vous me prîtes à bord au moment où mes forces étaient épuisées, au moment où j'allais périr de l'excès de mes fatigues: mais je crains encore la mort.... Car ma mission n'est pas terminée.
Ah! quand donc serai-je conduit vers le Démon par le génie qui me guide? Quand donc me laissera-t-il goûter le repos que je désire si vivement; ou bien, faut-il que je meure, et qu'il survive? Si je meurs, Walton, jurez-moi qu'il n'échappera pas, que vous le chercherez, que vous satisferez ma vengeance par sa mort. Et quoi? J'ose vous demander d'entreprendre mon pèlerinage, d'essuyer les fatigues que j'ai souffertes? Non, je ne suis pas aussi égoïste. Cependant, après ma mort, s'il paraissait, si les ministres de vengeance le conduisaient à vous, jurez qu'il ne survivra pas.... Jurez qu'il ne triomphera pas de mes malheurs accumulés, et ne vivra pas pour rendre un autre aussi malheureux que moi. Il est éloquent et persuasif, et ses paroles eurent même une fois du pouvoir sur mon cœur: mais ne vous fiez pas à lui: son âme est aussi infernale que sa forme exprime sa perfidie et sa perversité surhumaines. Ne l'écoutez pas, invoquez les noms de Guillaume, de Justine, de Clerval, d'Élisabeth, de mon père, celui du malheureux Victor, et plongez votre épée dans son cœur. Je serai prêt de vous, et je dirigerai votre fer.

SUITE, PAR WALTON

26 août 17—
«Vous avez lu, ma sœur, cette histoire étrange et effrayante. Ne sentez-vous pas votre sang glacé par une horreur, qui, même en ce moment, arrête le mien dans mes veines? Quelquefois il était saisi subitement par la douleur, et il ne pouvait continuer son récit: de temps en temps, sa voix brisée, mais perçante, prononçait avec difficulté ces paroles si pleines de désespoir. Ses yeux doux et beaux étaient tantôt animés par l'indignation, tantôt abattus par le chagrin, et éteints par la force du malheur. Quelquefois il maîtrisait sa physionomie et ses expressions, et il racontait les événements les plus terribles d'une voix tranquille, sans aucune marque d'agitation; mais tout-à-coup, semblable au volcan qui s'entr'ouvre, il animait son visage par l'expression de la rage la plus farouche, et il vomissait des imprécations contre son persécuteur.
»Son récit s'enchaîne, et il le fait avec l'air de la vérité la plus simple; cependant, j'avoue que les lettres de Félix et de Safie qu'il me montra, et l'apparition du Monstre, que nous avons vu de notre vaisseau, m'ont plus convaincu de la vérité de son récit, que ses assertions vives et bien enchaînées. Ainsi, un fait constant, un fait dont je ne puis douter, c'est que le Monstre existe réellement; mais je ne puis revenir de ma surprise et de mon admiration. Quelquefois je tâchais d'obtenir de Frankenstein des détails sur la formation d'une semblable créature; mais, sur ce point, il était impénétrable.
«Êtes-vous fou, mon ami, disait-il? Où vous mène une curiosité irréfléchie? Voudriez-vous aussi créer un ennemi infernal pour vous-même et pour le monde? Car enfin, quel est le but de vos questions? Paix! paix! apprenez mes malheurs, et ne cherchez pas à augmenter les vôtres».
»Frankenstein s'aperçut que je prenais des notes sur son histoire; il demanda à les voir, les corrigea lui-même, et y ajouta en plusieurs endroits, pour donner de la vie et de la force aux conversations qu'il avait avec son ennemi. «Puisque vous avez conservé mon récit, disait-il, je ne voudrais pas qu'il fût transmis incomplet à la postérité».
»J'ai passé ainsi une semaine à écouter l'histoire la plus étrange que l'imagination ait jamais inventée. Mes pensées et les sentiments de mon âme, ont été absorbés par l'intérêt que je porte à mon hôte, et que m'inspirent ses manières aussi nobles que douces. Je désire le calmer: et pourtant, puis-je conseiller de vivre à un homme aussi malheureux, et privé de tout espoir de consolation? Oh! non! Il ne peut plus maintenant connaître d'autre joie, qu'au moment où il trouvera dans la paix de la mort, celle de son âme long-temps bouleversée. Cependant, il jouit d'une consolation, et il la doit à la solitude et au délire: il croit, en s'entretenant dans ses rêves avec ses amis, et en puisant dans ses entretiens des consolations pour ses infortunes, ou des encouragements pour sa vengeance, que ce ne sont pas des fantômes de son imagination, mais des êtres réels qui viennent d'un monde éloigné pour le visiter. Cette idée donne à ses rêveries une solennité, qui me les rend presqu'aussi imposantes et aussi intéressantes que la vérité.
»Nos conversations ne sont pas toujours bornées à son histoire et à ses malheurs. Dans tous les genres de littérature, en général, il montre des connaissances profondes, et un jugement rapide et sûr. Son éloquence est forte et touchante; je ne puis l'entendre sans pleurer, lorsqu'il raconte un évènement affligeant, ou qu'il veut mettre en mouvement les sentiments de la pitié ou de l'amour. Combien un tel homme devait être admirable dans ses jours de prospérité, puisqu'il est si noble et si grand dans son infortune! Il semble sentir son propre mérite, et la grandeur de sa chute.
«Lorsque j'étais plus jeune, disait-il, je me sentais appelé à quelque grande entreprise. Mes sentiments sont profonds; mais tel était le calme de mon jugement, qu'il me rendait propre à m'illustrer par des faits éclatants.
»J'étais soutenu par le sentiment de mon mérite, lorsque d'autres en eussent été écrasés; car il me semblait que c'était un crime de consumer dans un chagrin inutile, ces talents qui pouvaient être utiles à mes semblables. En réfléchissant à l'œuvre que j'ai accomplie, et qui n'est pas moindre que la création d'un animal doué des sens et de la raison, je ne puis me ranger au nombre des esprits ordinaires; mais ce sentiment, qui me soutenait dans le commencement de ma carrière, ne sert maintenant qu'à m'accabler dans ma chute. Toutes mes observations, toutes mes espérances sont comme si elles n'étaient pas; et, semblable à l'archange qui aspirait à la toute-puissance, je suis enchaîné dans un enfer éternel. Mon imagination était vive, et eu même temps susceptible d'analyse et d'une application assidue; ce n'est qu'avec deux qualités si opposées que j'ai pu concevoir et réaliser la création d'un homme.
»Même à présent, je ne puis me souvenir sans émotion, des rêveries qui m'occupaient avant la fin de mon ouvrage. Je foulais le ciel dans ma pensée, tantôt fier et joyeux de ma puissance, tantôt impatient d'en contempler les effets. Dès mon enfance, j'avais nourri de hautes espérances et une ambition sublime; mais combien je suis abaissé! Ah! mon ami, si vous m'aviez connu tel que j'étais autrefois, vous ne me reconnaîtriez pas dans cet état de dégradation. Rarement la tristesse pénétra dans mon cœur; je semblais porté par une haute destinée, jusqu'au jour où je suis tombé pour ne plus me relever».
»Faut-il donc que je perde cet homme admirable? J'ai long-temps désiré un ami; j'ai cherché un homme qui put m'aimer et sympathiser avec moi. Vois; j'en ai trouvé un sur ces mers désertes; mais je crains de ne l'avoir connu que pour apprendre à l'apprécier et le perdre. Je voudrais lui faire aimer encore la vie, mais il repousse cette idée.
«Je vous remercie, Walton, disait-il, de vos bonnes intentions pour un malheureux comme moi; mais, en me parlant de nouveaux liens et de nouvelles affections, croyez-vous qu'il y en ait qui puissent tenir lieu de ceux qui ne sont plus? Quel homme remplacerait Clerval auprès de moi? ou quelle femme pourrait me tenir lieu d'Élisabeth? Et même, à moins que les affections ne soient fortement excitées par un attachement plus grand, les compagnons de notre enfance possèdent toujours sur nos esprits un certain pouvoir, qu'un nouvel ami peut à peine obtenir. Ils connaissent les goûts de notre enfance, ces goûts que le temps peut modifier, mais qu'il n'enlève jamais; et ils peuvent juger de nos actions d'une manière plus sûre, en connaissant nos véritables intentions. Une sœur ou un frère ne peuvent jamais, à moins que les symptômes ne s'en montrent de bonne heure, se soupçonner de perfidie ou de mensonge, tandis qu'un ami, quelque soit son attachement, peut, malgré lui, éprouver des soupçons. Les amis que j'ai perdus, m'étaient chers non-seulement par l'habitude et le charme de leur société, mais aussi par leurs qualités personnelles: et, dans quelque lieu que je sois, la voix douce de mon Élisabeth, et la conversation de Clerval retentiront toujours à mon oreille. Ils sont morts; et, dans la solitude où me laisse leur mort, il n'est qu'un sentiment qui puisse me donner le courage de conserver ma vie. Si j'étais engagé dans une grande entreprise ou dans un projet, dont l'utilité pût s'étendre sur mes semblables, je pourrais vivre pour l'exécuter; mais telle n'est pas ma destinée; je dois poursuivre et détruire l'être à qui j'ai donné l'existence. Alors, mais seulement alors, ma tâche sur la terre sera accomplie, et je pourrai mourir».
2 septembre.
«Ma bien aimée sœur,
»Je vous écris, entouré de périls, et sans savoir si je suis condamné à ne plus revoir la chère Angleterre et les amis encore plus chers qui l'habitent. Je suis entouré de montagnes de glace, qui ne présentent aucune issue, et menacent à chaque moment d'engloutir mon vaisseau. Les braves marins que j'ai engagés à m'accompagner, trouvent du courage en me regardant; mais je n'ai personne pour m'en donner. Notre situation est vraiment très-effrayante; cependant, mon courage et mes espérances ne m'abandonnent pas. Nous pouvons survivre; s'il n'en est pas ainsi, je répéterai les leçons de mon Sénèque, et je mourrai de bon cœur.
»Mais quel sera l'état de votre esprit, Marguerite? vous n'entendrez pas parler de ma mort, et vous attendrez mon retour avec inquiétude. Les années s'écouleront, et vous serez tourmentée par des alternatives de désespoir et d'espérance. Oh! ma chère sœur, les tourments qu'éprouvera votre cœur, dans une attente peut-être vaine, me paraissent plus terribles que la mort; mais vous avez un époux, et d'aimables enfants; vous pouvez être heureuse: que le ciel répande sur vous ses bénédictions!
»Mon malheureux hôte me regarde avec la plus tendre compassion. Il tâche de me donner de l'espoir; il parle comme si la vie était un bien qu'il estime. Il me rappelle que les navigateurs, qui se sont exposés avant moi sur cette mer, ont souvent eu à craindre les mêmes dangers; et, en dépit de moi-même, il me remplit d'heureux augures. Les matelots mêmes sentent le pouvoir de son éloquence: lorsqu'il parle, ils reprennent courage; il ranime leur énergie; et, en entendant sa voix, ils croient que ces vastes montagnes de glace sont des môles, qui pourront s'évanouir et céder aux résolutions de l'homme. Ces sentiments sont passagers; leur attente étant chaque jour retardée, ils passent de l'espoir à la crainte, et de la crainte au désespoir. J'ai bien peur que cela ne finisse par une mutinerie».
5 septembre.
«Il vient de se passer une scène d'un intérêt si peu commun, que je ne puis résister au désir de la rapporter, quoiqu'il soit très-probable que ces papiers ne vous parviendront jamais.
»Nous sommes encore entourés de montagnes de glace, et sans cesse en danger d'être engloutis au premier choc. Le froid est excessif; et plusieurs de mes malheureux compagnons ont déjà trouvé leur tombeau au milieu de cette scène de désolation. La santé de Frankenstein dépérit de jour en jour: le feu de la fièvre brille encore dans ses yeux; mais il est épuisé, et, lorsque tout-à-coup, il a fait quelqu'effort, il retombe aussitôt, et semble privé de la vie.
»Je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que je redoutais une mutinerie. Ce matin, j'étais à observer le visage pâle, de mon ami, ses yeux à moitié fermés, et ses membres languissants; quand je fus détourné de ce spectacle par un groupe de matelots qui désiraient entrer dans la cabine. Ils entrèrent; et leur chef m'adressa la parole. Il me dit que lui et ses compagnons avaient été choisis par les autres matelots, pour venir en députation auprès de moi, et me faire une demande, qu'en toute justice, je ne pouvais refuser. Il ajoutait que nous étions enfermés dans la glace, et qu'il était à croire que nous n'en sortirions jamais: mais toute leur crainte était que, si par hasard la glace venait à se séparer et à laisser un passage libre, je ne fusse assez téméraire pour continuer mon voyage, et les conduire à de nouveaux dangers, après qu'ils auraient heureusement surmonté celui-ci. Ils désiraient donc que je fisse la promesse solennelle que, si le vaisseau était dégagé, je dirigerais aussitôt ma course vers le sud.
»Ce discours me troubla. Je n'avais pas perdu tout espoir, et je n'avais pas encore conçu l'idée de retourner sur mes pas, si j'étais délivré. Cependant, pouvais-je justement, ou même physiquement, m'opposer à cette demande? J'hésitais avant de répondre, lorsque Frankenstein, qui avait d'abord été silencieux, et paraissait réellement avoir à peine assez de force pour donner la moindre attention à quoi que ce soit, se réveilla les yeux étincelants et les joues animées par une force passagère. Il se tourna vers ces hommes, et il leur dit:
«Que voulez-vous? Que demandez-vous à votre capitaine? Pouvez-vous donc être si facilement détournés de votre entreprise? N'appeliez-vous pas cette expédition glorieuse? Et pourquoi l'était-elle? Ce n'est pas parce que la route était facile et paisible comme une mer du Sud, mais parce qu'elle était pleine de dangers et de terreur; parce qu'à chaque nouvel accident, votre bravoure était nécessaire, et que votre courage devait être mis à l'épreuve; parce que vous aviez autour de vous le danger et la mort, et que ces dangers vous deviez les braver et les surmonter. Voilà pourquoi votre entreprise était glorieuse, pourquoi elle était honorable: le monde vous aurait appelés les bienfaiteurs du genre humain; on aurait adoré les noms illustrés par les hommes courageux, qui auraient bravé la mort pour la gloire et le bien de l'espèce humaine. Faites maintenant la comparaison: à la première idée du danger, ou, si vous le voulez, à la première épreuve forte et effrayante de votre courage, vous vous découragez, et vous consentez à passer pour des hommes qui n'ont pas eu assez de force pour endurer le froid et le danger; aussi dira-t-on: pauvres gens, ils étaient frileux, et ils sont revenus se chauffer à leurs foyers. Mais pourquoi ces ménagements? Vous n'aviez pas besoin de venir si loin et de traîner votre capitaine à la honte d'un revers, pour prouver uniquement votre lâcheté. Ah! soyez hommes, ou soyez plus que des hommes. Persévérez dans vos projets, et soyez aussi fermes qu'un roc. Cette glace n'est pas faite d'une matière telle que vos cœurs pourraient l'être; il se peut qu'elle change, il se peut qu'elle ne vous arrête plus, si vous dîtes qu'elle ne vous arrêtera pas. Ne retournez pas dans vos familles avec une marque d'infamie sur vos fronts. Retournez comme des héros qui ont combattu et vaincu, et qui ne savent pas ce que c'est que de tourner le dos à l'ennemi».
»Sa voix était si bien d'accord avec les différents sentiments de son discours, ses yeux exprimaient une résolution et un héroïsme si grands, que vous ne devez pas vous étonner que ces hommes fussent émus. Ils se regardaient l'un l'autre, sans être capables de répondre. Je pris la parole; je les invitai à se retirer, et à réfléchir à ce qu'on leur avait dit; je leur dis que je ne les mènerais pas plus au nord, s'ils persistaient dans leur désir de retour; mais que j'espérais que leur courage reviendrait avec la réflexion.
»Ils se retirèrent, et je me tournai vers mon ami qui était retombé en langueur, et presque sans vie.
»Je ne sais quelle sera la fin de tout ceci; mais je préfère la mort à la honte de revenir sans avoir exécuté mon projet. Cependant je crains d'y être forcé; des hommes, qui ne sont pas soutenus par des idées de gloire et d'honneur, ne peuvent jamais continuer, de bon gré, à supporter les fatigues auxquelles ils sont exposés».
7 septembre.
«Le sort en est jeté; j'ai consenti à revenir, si nous ne périssons pas. Ainsi mes espérances sont détruites par la lâcheté et l'indécision: je reviens sans rien savoir, et déçu dans mes projets. Il faut plus de philosophie que je n'en ai, pour supporter patiemment un malheur aussi injuste».
12 septembre.
«C'en est fait: je retourne en Angleterre. Je suis frustré dans mes espérances de gloire et d'intérêt.—J'ai perdu mon ami. Je vais tâcher, ma chère sœur, de vous donner des détails sur ces pénibles évènements; et puisque je me dirige vers l'Angleterre et en même temps vers vous, je ne m'affligerai pas.
»Le 9 septembre, la glace commença à remuer; des bruits semblables à celui du tonnerre se firent entendre au loin, et annoncèrent que les îles de glace se séparaient et se rompaient de tous les côtés. Nous étions dans le péril le plus imminent; mais notre position étant entièrement passive, je portai presque toute mon attention sur mon malheureux hôte, dont la maladie avait pris un caractère si grave qu'il ne pouvait plus sortir de son lit. La glace se rompit dernière nous, et fut emportée avec force vers le nord; le vent tourna à l'ouest, et le 11, le passage vers le sud devint parfaitement libre. Les matelots, en voyant leur retour dans leur patrie presque assuré, poussèrent de grandes acclamations de joie long-temps prolongées. Frankenstein, qui était assoupi, s'éveilla et demanda la cause du tumulte. «Ils se réjouissent, lui dis-je, de ce qu'ils retourneront bientôt en Angleterre».
—«Retournez-vous vraiment»?
—«Hélas! oui; je ne puis résister à leur demande. Je ne puis les contraindre à braver le danger, et je suis moi-même contraint de retourner».
—«Faites-le si vous le voulez, mais je n'en ferai rien. Vous pouvez abandonner votre projet; mais je ne puis manquer au mien; il m'est assigné par le ciel. Je suis faible; niais je ne doute pas que les esprits, qui aident ma vengeance, ne me donnent assez de force». À ces mots, il tâcha de se lever de son lit, mais l'effort était au-dessus de ses forces; il retomba et s'évanouit.
»Il resta long-temps avant de reprendre connaissance, et je crus long-temps que la vie était entièrement éteinte. Enfin il ouvrit les yeux, mais il respirait avec difficulté, et ne pouvait parler. Le chirurgien lui donna une potion, et nous ordonna de le laisser et de ne pas le troubler. En même-temps il m'annonça que mon ami n'avait pas beaucoup d'heures à vivre.
»La sentence était prononcée: je ne pouvais que m'affliger et attendre. Je m'assis auprès de son lit pour l'observer; ses yeux étant fermés, je crus qu'il dormait; mais en ce moment il m'appela d'une voix faible, m'invita à m'approcher, et me dit: «Hélas! la force, sur laquelle je comptais, m'abandonne; je le sens, je mourrai bientôt; et lui, mon ennemi et mon persécuteur, il vit peut-être encore! Ne croyez pas, Walton, que dans les derniers moments de mon existence, j'éprouve cette haine brûlante et ce désir ardent de vengeance, dont j'étais animé autrefois; je souhaite la mort de mon ennemi, et je me sens justifié par ce sentiment. Pendant ces derniers jours je me suis mis à examiner ma conduite passée et je ne la trouve nullement blâmable. Dans un accès de démence, et dans un transport d'enthousiasme, j'ai créé un être doué de raison; j'étais tenu d'assurer, autant qu'il était en mon pouvoir, son bonheur et son bien-être. Tel était mon devoir; mais il en était un autre bien supérieur. Mes devoirs envers mes semblables étaient beaucoup plus dignes de fixer mon attention, puisqu'ils renfermaient une plus grande proportion de bonheur ou de malheur. Soutenu par cette considération, j'ai refusé, et avec raison, de former une compagne pour l'être que j'avais créé. Il montrait une perversité et un égoïsme que personne n'aurait pu égaler. Il a immolé mes amis; il a voué à la mort des êtres qui jouissaient de deux biens inestimables, le bonheur et la sagesse; et je ne sais où s'étanchera cette soif de vengeance. Malheureux lui-même de ne pouvoir faire le malheur des autres, il fallait qu'il mourût.... Mon devoir était de lui donner la mort, mais j'ai succombé. Conduit par l'intérêt et des motifs coupables, je vous ai demandé de prendre mon ouvrage s'il n'était pas terminé; je renouvelle cette prière à présent que je ne suis guidé que par la raison et la vertu.
»Cependant je ne puis vous demander de renoncer à votre pays et à vos amis, pour remplir cette tâche, et, maintenant que vous retournez en Angleterre, vous aurez peu de chances de le rencontrer; mais je vous engage à bien réfléchir sur ce point, et à bien peser ce que vous devez faire. Mon jugement et mes idées sont déjà troublés par l'approche de la mort. Je n'ose vous demander d'entreprendre ce que je crois juste; car je puis être encore égaré par la passion.
»En pensant qu'il pourrait vivre pour être un instrument de malheur, je me trouble; mais si j'arrête mon esprit à d'autres considérations, j'envisage cette heure, qui va être celle de mon repos, comme la seule heureuse que j'aie passée depuis plusieurs années. Je vois voltiger devant moi les formes des morts qui me sont chers, et je me jette dans leurs bras. Adieu, Walton! Cherchez le bonheur dans la tranquillité, et évitez l'ambition, même l'ambition, en apparence innocente, de vous distinguer dans les sciences et les découvertes. Mais pourquoi parler ainsi? Cet espoir m'a perdu: un autre peut réussir».
»Sa voix devenait plus faible à mesure qu'il parlait; et enfin, épuisé par cet effort, il tomba dans le silence. Environ une demi-heure après, il essaya encore de parler, mais il n'en eût pas la force; il pressa faiblement ma main. Ses yeux se fermèrent pour toujours, et le charme d'un doux sourire s'éloigna de ses lèvres.
»Marguerite, que puis-je ajouter sur la fin précoce de ce Génie glorieux? Que dirai-je, qui puisse vous faire comprendre la profondeur de mon chagrin? Tout ce que je pourrais dire serait trop faible. Mes yeux sont inondés de larmes; mon esprit est troublé par ma douleur. Mais je fais route vers l'Angleterre, et je puis y trouver des consolations.
»Je suis interrompu. Que signifient ces bruits? Il est minuit; le vent est bon, et la sentinelle se meut à peine sur le pont. Encore! c'est un bruit semblable à celui d'une voix humaine, mais plus rauque; il vient de la cabine où sont encore les restes de Frankenstein; il faut que je monte et que j'aille voir. Bonne nuit, ma sœur.
»Grand, Dieu! quelle scène vient de se passer! Je suis encore étourdi en y pensant. Je ne sais si j'aurai la force de l'écrire; cependant l'histoire, que je vous ai rapportée, serait incomplète sans cette dernière et étonnante catastrophe.
»J'entrai dans la cabine, où étaient les restes de mon malheureux et admirable ami. Sur lui était penché un spectre que je ne saurais décrire; sa stature était gigantesque, mais grossière et difforme dans ses proportions. Courbé sur le lit de mort, il avait la figure cachée par de longues bouclés de cheveux en désordre; sa main, qui était étendue, paraissait d'une couleur et d'une peau semblables à celle d'une momie. En m'entendant approcher, il cessa de pousser des exclamations de douleur et d'horreur; et il s'élança vers la fenêtre. Jamais je n'ai rien vu d'aussi horrible que sa figure, de si hideux, et en même temps d'une laideur si effrayante. Je fermai les yeux involontairement, et je m'efforçai de me rappeler quels étaient mes devoirs vis-à-vis de ce monstre sanguinaire. Je le sommai de rester.
»Il s'arrêta en me regardant avec étonnement; se tourna de nouveau vers le corps inanimé de son créateur, et parut oublier ma présence. Chaque trait, chaque geste semblait excité par la plus sombre rage d'une passion irrésistible.
«Il est aussi ma victime, s'écria-t-il! Avec sa mort mes crimes sont consommés: ma misérable existence touche à sa fin! Ah, Frankenstein! Être généreux, et qui t'es sacrifié! À quoi me servirait-il de te demander maintenant mon pardon, moi qui t'ai immolé irrévocablement, en faisant périr tous ceux que tu aimais? Hélas! il est froid, il ne peut me répondre».
»Sa voix sembla étouffée: et mon premier mouvement, qui m'avait rappelé que mon devoir était d'obéir à la prière de mon ami mourant, en donnant la mort à son ennemi, fut alors arrête par un mélange de curiosité et de compassion. Je m'approchai de cet être effrayant, sans oser lever les yeux sur son visage, dont la laideur était singulièrement repoussante et vraiment extraordinaire. J'essayai de parler, mais les mots s'arrêtaient sur mes lèvres. Le monstre continuait de s'adresser des reproches furieux et incohérents. Enfin j'osai lui parler, dans un moment où sa fureur se calmait. «Ton repentir, lui dis-je, est maintenant superflu. Si tu avais écouté la voix de la conscience, et senti l'aiguillon du remords avant de pousser ta vengeance infernale à cette extrémité, Frankenstein vivrait encore».
—«Et rêvez-vous, dit le Démon? Oubliez-vous que j'étais alors mort au chagrin et au remords? Lui, continua-t-il en me montrant le cadavre, il n'a pas plus souffert durant sa vie... oh! non, pas la dix millième partie de mon angoisse pendant son long et cruel supplice. J'étais saisi d'effroi, et en même temps j'avais le cœur déchiré par le remords. Pensez-vous que les gémissements de Clerval fussent agréables à mon oreille? Mon cœur était fait pour être susceptible d'amour et de sympathie; et, lorsque j'ai été poussé par le malheur au crime et à la haine, il ne supporta pas la violence du changement sans un tourment, que vous ne pouvez même imaginer.
»Après le meurtre de Clerval, je revins dans le Switzerland, le cœur brisé et abattu. J'avais pitié de Frankenstein; ma pitié se transforma en horreur: je m'abhorrai moi-même; mais en pensant que lui, l'auteur et de mon existence et de mes inexprimables tourments, il osait espérer le bonheur; que, tandis qu'il accumulait sur moi le malheur et le désespoir, il cherchait son bonheur dans des sentiments et des passions dont j'étais à jamais privé, alors une jalousie impuissante et une indignation amère me remplirent d'une soif insatiable de vengeance. Je me souvins de ma menace, et je résolus de l'accomplir. Je savais que je me préparais une torture affreuse; mais j'étais l'esclave, et non le maître d'une impulsion que je détestais sans pouvoir y résister. Cependant lorsqu'elle périt!.... non, je n'étais pas alors malheureux. J'avais repoussé tout sentiment, comprimé toute angoisse pour me livrer à l'excès de mon désespoir. Dès-lors le mal devint un bien pour moi. Arrivé à ce point, je n'eus plus d'autre choix que d'adapter ma nature à un élément que j'avais choisi moi-même. Le couronnement de mon projet infernal devint une passion insatiable. Et maintenant il est terminé: voici ma dernière victime»!
»Je fus d'abord touché par les expressions de sa douleur; mais en me rappelant que Frankenstein m'avait parlé du pouvoir de son éloquence persuasive, et en reportant les yeux sur le corps inanimé de mon ami, je sentis l'indignation se rallumer en moi. «Malheureux! lui dis-je, convient-il que tu viennes ici, pour gémir sur la scène de désolation dont tu es l'auteur? Tu jettes une torche au milieu d'un édifice, et, après qu'il est consumé, tu t'assieds sur ses ruines, et tu gémis de sa chute. Démon hypocrite! si celui que tu pleures vivait encore, il serait encore l'objet de ton exécrable vengeance, et il en deviendrait la proie. Ce n'est pas la pitié que tu sens; tu gémis seulement de ce que la victime, que tu réservais à ta perversité, vient de lui échapper».
—«Ah! ce n'est pas ainsi..... non, dit-il en m'interrompant, quoique vous deviez le penser en me jugeant d'après mes actions! Je ne cherche pas quelqu'un qui compatisse à ma misère: je ne trouverai jamais de sympathie. Dans le temps où j'en ai cherché, c'était à l'amour de la vertu, aux sentiments de bonheur et d'affection, dont je me sentais pénétré, que je désirais participer; mais maintenant que la vertu est devenue pour moi un fantôme, et que le bonheur et l'affection sont changés en un désespoir amer et cruel, où chercherais-je la sympathie? Tant que mes souffrances dureront, je suis content de souffrir seul: lorsque je mourrai, la haine et l'opprobre chargeront ma mémoire. Autrefois mon imagination était adoucie par des idées de vertu, de gloire et de bonheur. Autrefois j'espérais à tort rencontrer des êtres, qui pardonneraient à mon extérieur, et m'aimeraient pour les excellentes qualités dont j'étais capable de faire preuve. Je me nourrissais de hautes pensées d'honneur et de dévouement; mais maintenant le crime m'a placé au-dessous du plus vil animal. Il n'est personne à qui je puisse être comparé pour le crime, le malheur et la perversité. Lorsque je fais l'énumération de mes crimes, je ne puis croire que je sois le même qui était autrefois rempli des visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté du bien. Mais il n'est que trop vrai; l'ange déchu devient le démon du mal. Et même cet ennemi de Dieu et de l'homme avait des amis et des compagnons dans son malheur; et moi je suis seul».
—«Vous, qui appelez Frankenstein votre ami, vous paraissez connaître mes crimes et ses malheurs; mais, dans le détail qu'il vous en a donné, il n'a pu vous énumérer les heures et les mois de misère que j'ai passés, et durant lesquels je me suis consumé en passions impuissantes: car, tandis que je détruisais ses espérances, je ne satisfaisais pas mes propres désirs. Ils étaient toujours ardents et insatiables; que je désirasse l'amour ou l'amitié, j'étais toujours repoussé. N'y avait-il aucune injustice en cela? Dois-je passer pour le seul criminel, lorsque toute l'espèce humaine était contre moi? Pourquoi ne haïssez-vous pas Félix, qui chassa son ami d'une manière outrageante? Pourquoi ne détestez-vous pas le paysan, qui voulut tuer le sauveur de sa fille? Non; ce sont des êtres vertueux et sans taches! Moi, qui suis malheureux et abandonné, je suis un objet de rebut, qui doit être méprisé, repoussé, et foulé aux pieds. Même à présent, je sens bouillir mon sang au souvenir de cette injustice.
»Mais il est vrai que je suis un misérable. J'ai assassiné celui qui était aimable et sans appui; j'ai étranglé l'innocent pendant son sommeil; j'ai étouffé celui qui n'avait jamais fait aucun mal ni à moi, ni à aucun être animé. J'ai voué au malheur mon créateur, le modèle de tout ce qui est digne d'amour et d'admiration parmi les hommes; je l'ai poursuivi jusqu'à cette extrémité irréparable. Le voici, livide et glacé du froid de la mort. Vous me haïssez; mais votre haine ne peut égaler celle avec laquelle je me regarde moi-même. Je vois les mains qui m'ont formé; je pense que c'est dans son imagination que j'ai été conçu, et je suis impatient de voir arriver le moment où tout cela ne sera plus sous mes yeux, ou présent à ma pensée.
»Ne craignez pas que je devienne un jour l'instrument d'une nouvelle oppression. Mon ouvrage sera bientôt achevé. Ni votre mort, ni celle d'aucun homme n'est nécessaire pour consommer mon existence, et accomplir ce qui doit arriver; la mienne seule est nécessaire. Ne croyez pas que je tarde à faire ce sacrifice. Je quitterai votre vaisseau sur le radeau de glace qui m'a apporté ici, et je chercherai l'extrémité du globe la plus voisine du nord. Je formerai mon bûcher funéraire, et je réduirai en cendres ce misérable corps, afin que ses restes ne puissent servir à quelqu'homme curieux et profane, qui voudrait créer un autre être semblable à moi: je vais mourir. Je ne sentirai plus l'agonie qui me consume maintenant, et je ne serai plus la proie de mes sens, que je n'ai pu ni satisfaire, ni éteindre. Il est mort, celui qui me donna l'existence; et, lorsque je ne serai plus, le souvenir de nos deux existences sera bientôt évanoui. Je ne verrai plus le soleil ou les étoiles, et je ne sentirai plus le vent se jouer sur mon visage: je ne connaîtrai plus ni lumière, ni sentiment, ni sens; mais c'est dans cette condition que je dois trouver mon bonheur. Il y a quelques années, lorsque je vis pour la premières fois la beauté de ce monde; lorsque je sentis la chaleur vivifiante de l'été; lorsque j'entendis le bruissement des feuilles et le gazouillement des oiseaux, et que je bornais là toutes mes sensations, j'aurais été inconsolable de mourir; maintenant je n'ai pas d'autre consolation. Souillé de crimes, et déchiré par le plus cruel remords, pourrais-je trouver du repos ailleurs que dans la mort?
»Adieu! je vous quitte, et vous êtes le dernier de toute l'espèce humaine que mes yeux verront jamais.—Et toi, Frankenstein, adieu. Frankenstein! si tu vivais encore, et que tu conservasses un désir de vengeance contre moi, tu la satisferais mieux par ma vie que par ma mort. Mais il n'en était pas ainsi; tu cherchais ma mort, afin que je ne pusse causer de plus grands malheurs; et cependant, si, par une puissance qui m'est inconnue, tu n'as pas encore cessé de penser et de sentir, tu ne peux désirer que je vive pour mon malheur. Quelque fût ta position, mes tourments étaient encore plus cruels que les tiens; car les pointes aiguës du remords ne peuvent cesser d'envenimer mes blessures, jusqu'à ce que la mort les ferme à jamais.
»Mais bientôt, s'écria-t-il avec un enthousiasme terrible et solennel, je mourrai; je ne sentirai plus ce que j'éprouve maintenant. Bientôt ces douleurs cuisantes seront éteintes. Je monterai triomphant sur mon bûcher funéraire, et je tressaillerai de joie dans l'agonie au milieu des flammes dévorantes. La lueur de ce foyer s'affaiblira; mes cendres seront emportées dans la mer par les vents. Mon esprit reposera en paix; ou s'il pense, il ne sera certainement pas en proie aux mêmes pensées. Adieu».
»Il dit, et s'élança par la fenêtre de la cabine, sur le radeau de glace qui était attaché au vaisseau. Il fut bientôt emporté par les vagues, et perdu dans l'obscurité et l'éloignement».
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